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Pascal Amoyel


Je photographie en ville, « parce que c’est là qu’est la vie » (Léon Lévinstein). Photographier est alors ce qui me donne envie de voir, de parcourir la ville.
Je n’obéis à aucun programme préétabli.
Ce qui m’intéresse, c’est essayer de trouver ce qui m’intéresse.
Je fais confiance à mon intuition, photographiant de manière presque compulsive : le moment que je cherche est celui de la rencontre entre la réalité et une image mentale, entre la réalité d’une grande ville occidentale et mon expérience. Mais mon expérience, ce n’est pas seulement celle de mes trajets en ville. C’est ce qui me constitue, ce que je pense, les images qui m’habitent tout autant que ce que je vois.
Je photographie en ville des anonymes.
La ville est le lieu de la modernité, celui du progrès, réel ou supposé. La ville est pour moi la condition d’existence de l’humain. De ce qui fait l’humain, ce qui le fait se tenir debout, émerger de l’essence pour accéder à l’existence : le langage, le sens, l’histoire, la Loi. Elle est le lieu des hommes, construit par les hommes, pour les hommes : la Polis. C’est le lieu du rapport à l’autre.
Mais le lieu des hommes est aussi celui qui les exclut. La ville se rend étrange, étrangère.
La réalité des lieux familiers traversés par la lumière peut alors trembler.
C’est ce qui se passe dans les tableaux de E. Hopper, dans lesquels point toujours un sentiment d’inquiétante-étrangeté. Comme si l’homme était exclu des endroits familiers, par la lumière qui coupe dans l’image, isole. Une lumière souvent trop dure ou paradoxale.
Ce qui m’intéresse, c’est l’étrangeté de ce monde, la capacité qu’a la réalité de s’avérer autre, quand le monde habité, de l’humain, est traversé par les bruissement de l’être. Je cherche ma place dans ce lieu devenu étranger et j’essaie alors de voir quelle peut y être celle de l’humain.
La ville est le lieu de l’émergence de l’humain : là, il s’arrache à l’indéfini, aux ténèbres. Là il est menacé de disparition.
Ainsi, les personnes que je photographie sont en apparition, en instance de réalisation en tant qu’humains : ils sont dans le sens, même si ce sens est toujours différé, donné en attente : en instance, dans un horizon de sens, en attente de langage.
Mais l’apparition est disparaissante, c’est un instant entr’aperçu, le temps d’un battement de paupières, le temps d’un clignement d’yeux (Vladimir Jankélévitch, Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien). C’est un moment de tension extrême : entre l’apparition et la disparition, le moment où la chose apparue/vue est sur le point de disparaître.
La lumière est ce qui permet cette apparition, sépare, arrache du fond, elle est ce qui donne à voir : elle met en avant, c’est elle qui expose. Sans lumière, pas d’être, c’est le noir, les ténèbres, l’indéfini, l’élémental si violent (dont parle Emmanuel Lévinas, notamment dans Difficile Liberté).
En photographie, la lumière mord dans le noir indéfini du négatif, elle l’entame. En même temps, elle sort de lui. Sans ombre, pas de photographie. L’ apparition des choses, comme leur capture photographique, créent des failles dans la réalité. Pas de mystère dans les choses, mais un mystère des choses, de leur être là, de leur existence dans la lumière.
Les personnes, les choses, sont extraites de la réalité par la prise de vue, elles basculent dans un lieu sans signification, coupé, dramatisé par la lumière.

(...) «Homme qui espères, inquiet,
Ombre lasse dans la lumière poussiéreuse,
La dernière chaleur est bientôt en allée,
Tu erreras, incertain... »
Ombre, 1927.
Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme






www.pascalamoyel.com/



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