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L’homme peut-il vivre heureux sans spiritualité?*

 

 

1. La science peut-elle être une religion?

Notre instinct, notre culture et même notre bon sens nous diront qu'une réponse positive à cette question est simplement absurde. Cette question serait donc une fausse question. Et pourtant, qui pourrait nier que la science moderne a ébranlé et balayé les mythes et les croyances qui ont orienté la vie des hommes depuis des siècles ? Et qui pourrait nier que la science, par sa conséquence la plus visible - la technologie - est en train de bouleverser notre vie et de nous laisser désarmés devant le dilemme d'un bien-être extérieur, accompagné d'un appauvrissement (jusqu'à l'annihilation) de notre vie intérieure ?

Nous sommes aujourd’hui les témoins de l’apparition d’un néo-athéisme, qui n’a rien à voir avec l’ancien athéisme, positiviste ou matérialiste-dialectique. Ce néo-athéisme provient de la communauté des sciences exactes. En fait, il propose la science comme nouvelle religion.

La science fondamentale plonge ses racines dans la terre nourricière des interrogations communes à tout domaine de la connaissance humaine :

 

quel est le sens de la vie ? Quel est le rôle de l'homme dans le processus cosmique ? Quelle est la place de la nature dans la connaissance ? La science fondamentale a donc les mêmes racines que la religion ou l'art ou la mythologie. Mais, graduellement, ses questions ont été considérées de plus en plus comme étant non-scientifiques et elles ont été rejetées dans l'enfer de l'irrationnel, domaine réservé du poète, du mystique ou du philosophe. La cause essentielle de ce changement de paradigme est, à mon sens, le triomphe indiscutable, sur le plan de la matérialité directe, de la pensée analytique, réductionniste et mécaniste. Il suffisait de postuler des lois venues on ne sait d'où. En vertu de ces lois, de ces équations de mouvement, tout pouvait être précisément prédit, une fois les conditions initiales fixées. Tout était donc déterminé, même prédéterminé. L’hypothèse Dieu n'était plus nécessaire. La distance devenait infranchissable entre “ Monsieur Dieu ”, toléré tout au plus comme un point de départ, et les affaires de ce monde. Dans cet univers de fausse liberté (car tout était, quand même, prédéterminé) il était étonnant que quelque chose de nouveau pouvait réellement se passer. Témoin d'un ordre absolu, statique et immuable, le scientifique ne pouvait plus être, comme autrefois, un philosophe de la nature - il était obligé de devenir un technicien du quantitatif.

L'avènement de la physique quantique, à l'aube du 20e siècle, a montré toute la fragilité d'un tel paradigme. La physique quantique a démontré le manque de fondement de la croyance aveugle dans la continuité, dans la causalité locale, dans le déterminisme mécaniste. La discontinuité faisait son entrée par la porte royale - celle de l'expérience scientifique. La causalité locale faisait place à un concept plus fin de causalité globale, au grand effroi des réductionnistes vivant le cauchemar d'une résurgence du vieux concept de finalité. L’objet était remplacé par la relation, par l'interaction, par l'interconnexion des phénomènes naturels. Enfin, le concept classique de matière était remplacé par le concept infiniment plus subtil de substance - énergie - espace-temps - information. La toute-puissance de la substance, pierre de touche des réductionnistes de tous les temps, était anéantie. La substance est, tout simplement, une des facettes possibles de la matière.

Avec Planck et Einstein commença une révolution conceptuelle sans précédent qui logiquement devait conduire à un nouveau système des valeurs régissant notre vie de tous les jours, notre vie dans la cité[1]. Pourtant, un siècle après l'apparition de l'image quantique du monde, rien n'a vraiment changé. Nous continuons d'agir, consciemment ou pas, selon les vieux concepts des siècles précédents. D'où vient cette schizophrénie néfaste entre un univers quantique et un homme qui subit l'emprise d'une image dépassée du monde ? D'où vient ce mépris pour les questions fondamentales, laissées au vestiaire d'un luxe dérisoire ? Pourquoi assistons-nous impuissants au spectacle inquiétant d'une fragmentation de plus en plus accélérée, d'une autodestruction qui n'ose pas prononcer son nom ? Pourquoi la sagesse des systèmes naturels est-elle ignorée et occultée ? Sommes-nous devenus des clowns de l'impossible, manipulés par une force irrationnelle que nous avons nous-mêmes déclenchée ?

La science désire ainsi imiter la religion et la religion désire imiter la science. La confrontation entre l’impérialisme scientiste et l’impérialisme mystique ne fait qu'accélérer la fragmentation de notre vie. Le rapprochement actuel entre science et religion est-elle  un signe de faiblesse ou de force ? Il ne s'agit pas, bien sûr, de nier la valeur intrinsèque indiscutable de la technoscience, qui pourrait avoir sa place dans le développement harmonieux de l'homme. Ce qui est en cause ici est sa prolifération anarchique, trouvant son apogée dans le fait que les moyens de destruction existants sur notre planète suffisent pour l'anéantir plusieurs fois, entièrement. Ce qui est en cause aussi c'est la confusion si courante entre la technologie et la science fondamentale.

Les signes de la nouvelle barbarie, comme l'écrit Michel Henry[2],

 

sont perceptibles partout dans le monde. La source de la nouvelle barbarie nous semble résider dans le mélange explosif entre la pensée binaire, celle du tiers exclu, pur produit du mental, en opposition avec les données de la science fondamentale contemporaine et une technologie sans aucune perspective humaniste.

La nature a-t-elle quelque chose à nous dire sur nous-mêmes ? Est-il vrai qu'en connaissant l'univers, je peux me connaître moi-même ? Ou bien ces deux plans de la connaissance, correspondants à notre double nature, sont-ils irrémédiablement séparés, la transition étant complètement discontinue ? Mais alors d'où vient cette certitude, jour après jour renforcée par l'avancement dans l'étude des lois physiques, d'un isomorphisme entre les différents plans de la connaissance ?

D'ailleurs qu'est-ce que cela veut bien dire se connaître soi-même, impératif obsédant mais absurde du point de vue de la logique ordinaire ? Car comment un système d'une certaine complexité peut-il décoder entièrement un système d'égale complexité ?

Et, enfin, toutes ces questions ont-elles vraiment un sens pour la science, telle qu'elle est définie de nos jours ? Ne devons-nous pas nous contenter de considérer la science comme un ensemble de recettes, opératoires sur le plan de la matérialité directe, mais sans aucune signification sur le plan de l’être ? Accepter le comment ? mais oublier le pourquoi ?. Rejeter l’être hors du domaine de la science. Retomber ainsi dans un monde vide, séparé, d'où tout signe est absent.

Une avalanche de questions se présente ainsi à nous.

Qu'est-ce que l'objectivité en présence de l'intersubjectivité ? Qu'est-ce que l'objectivité dans une logique du tiers inclus ? Le monde extérieur reste-t-il le seul repère possible de l'objectivité ? Mais, comment ne pas se perdre dans le dédale de la vie intérieure, comment ne pas retomber dans le psychologique, dans la vulgarité ? Quel est le signe d'un événement objectif ? La vie intérieure peut-elle être une mesure de l'interaction entre les différents mondes, entre les différents systèmes de systèmes ? Comment ne pas tomber dans la négation absolue ? Comment distinguer objectivité et certitude, dont le fondement psychologique n'est plus à démontrer ? L'objectivité est-elle liée à la transformation agissant simultanément dans le monde intérieur et le monde extérieur ? Comment éviter à la fois le romantisme mystique et la vanité du scientisme?

En tout cas, une nouvelle objectivité semble émerger de la science contemporaine, une objectivité qui n'est plus liée à l'objet seul, mais à l'interaction sujet-objet. Il faudrait inventer de nouveaux concepts. On pourrait ainsi parler de l'objectivité subjective de la science et de la subjectivité objective de la Tradition. La chance de l'homme contemporain est de pouvoir essayer de faire vivre en lui-même à la fois les deux pôles d'une contradiction fertile.

 

2. La nature aujourd’hui

La modernité est particulièrement mortifère. Elle a inventé toutes sortes de "mort" et de "fin" : la mort de Dieu, la mort de l'homme, la fin des idéologies, la fin de l'Histoire. Mais il y a une mort dont on parle beaucoup moins, par honte ou par ignorance : la mort de la Nature. A mon sens, cette mort de la Nature est la source de tous les autres concepts mortifères que nous venons d'évoquer. En tout cas, le mot même de "Nature" a fini par disparaître du vocabulaire scientifique.

Depuis la nuit des temps l'homme n'a cessé de modifier sa vision de la Nature. Les historiens des sciences s'accordent à dire que, malgré les apparences, il n'y a pas une seule et même Nature à travers les temps. Que peut-il y avoir en commun entre la Nature de l'homme dit "primitif", la Nature des grecs, la Nature de l'époque de Galilée, du Marquis de Sade, de Laplace ou de Novalis ? Rien, en dehors de l'homme lui-même. La vision de la Nature à une époque donnée dépend de l'imaginaire prédominant à cette époque qui, à son tour, dépend d'une multitude de paramètres : le degré de développement des sciences et des techniques, l'organisation sociale, l'art, la religion, etc. Une fois formée, l'image de la Nature agit sur tous les domaines de la connaissance. Le passage d'une vision à une autre n'est pas progressif, continu - il s'opère plutôt par des ruptures brusques, radicales, discontinues. Plusieurs visions contradictoires peuvent même coexister. L'extraordinaire diversité des visions de la Nature explique pourquoi on ne peut pas parler de la Nature, mais seulement d'une certaine nature en accord avec l'imaginaire de l'époque considérée.

Il est important de souligner que la relation privilégiée, sinon exclusive, entre la Nature et la science n'est qu'un préjugé récent, fondé sur l'idéologie scientiste du 19e siècle. La réalité historique est beaucoup plus complexe. L'image de la Nature a toujours eu une action multiforme : elle a influencé non seulement la science mais aussi l'art, la religion, la vie sociale. Ce fait pourrait expliquer bien des synchronicités étranges. Je me borne à donner un seul exemple : l'apparition simultanée, à la fin de ce siècle, de la théorie de la fin de l'Histoire et des théories d'unification en physique des particules. Les théories d'unification en physique ont l'ambition d'élaborer une approche complète, fondée sur une interaction unique et qui pourra tout prédire (d'où le nom de "Théorie du Tout"). Il est bien évident que si une telle théorie voit le jour dans l'avenir, cela signifiera la fin de la physique fondamentale, car il n'y aura plus rien à chercher. Il est intéressant d'observer que les idées de fin de l'Histoire et de fin de la physique ont pu surgir simultanément de notre imaginaire "fin de siècle". Est-ce une simple coïncidence ?

Malgré la foisonnante et fascinante diversité des images de la Nature, on peut néanmoins distinguer trois grandes étapes : la Nature magique, la Nature-machine et la mort de la Nature.

Pour la pensée magique la Nature est un organisme vivant, doué d'intelligence et de conscience. Le postulat fondamental de la pensée magique est celui de l'interdépendance universelle : la Nature ne peut être conçue en dehors de ses relations avec l'homme. Tout est signe, trace, signature, symbole. La science, dans l'acception moderne de ce mot, est inutile.

A l'autre pôle, la pensée mécaniste du 18e et surtout 19e siècle (qui prédomine encore aujourd'hui) conçoit la Nature non pas comme un organisme mais comme une machine, qu'il suffit de démonter pièce par pièce pour la posséder entièrement. Le postulat fondamental de la pensée mécaniste est que la Nature peut être connue et conquise par la méthodologie scientifique, définie d'une manière complètement indépendante de l'homme et séparée de lui. La vision triomphaliste de "conquête de la Nature" plonge ses racines dans la redoutable efficacité technologique de ce postulat.

L'aboutissement logique de la vision mécaniste est la mort de la Nature, la disparition du concept de Nature du champ scientifique. La Nature-machine, avec ou sans Dieu horloger, du début de la vision mécaniste se décompose en un ensemble de pièces détachées. Dès lors, nul besoin d'un Tout cohérent, d'un organisme vivant ou même d'une machine qui gardait, malgré tout, un relent finaliste. La Nature est morte. Reste la complexité. Une complexité inouïe qui envahit tous les domaines de la connaissance, de l'infiniment petit à l'infiniment grand. Mais cette complexité est perçue comme accidentelle, l'homme lui-même étant considéré comme un accident de la complexité. Vision sinistre, qui nous ramène à notre propre monde tel que nous le vivons aujourd'hui.

La mort de la Nature est incompatible avec l'interprétation cohérente des résultats de la science contemporaine, malgré la persistance de l'attitude néo-réductionniste qui accorde une importance exclusive aux briques fondamentales de la matière et aux quatre interactions physiques connues.

L'objectivité stricte de la pensée classique n'est plus valable dans le monde quantique. Une séparation totale entre l'observateur et une Réalité supposée complètement indépendante de cet observateur conduit à des paradoxes insurmontables. Une notion plus fine d'objectivité caractérise le monde quantique. L'"objectivité" dépend du niveau de Réalité considéré.

Le vide vide de la physique classique est remplacé par le vide plein de la physique quantique. La plus petite région de l'espace est animée par une extraordinaire activité, signe d'un perpétuel mouvement. Les fluctuations quantiques du vide déterminent l'apparition soudaine de paires particules - antiparticules virtuelles qui s'annihilent réciproquement dans des intervalles extrêmement courts de temps. Tout se passe comme si les quanta de matière sont créés à partir de rien. Un métaphysicien pourrait dire que le vide quantique est une manifestation d'un des visages de Dieu : Dieu le Rien. En tout cas, dans le vide quantique, tout est vibration, une fluctuation entre l'être et le non-être. Le vide quantique est plein, plein de toutes les potentialités, de la particule à l'univers. En fournissant de l'énergie au vide quantique nous pouvons l'aider à matérialiser ses potentialités. C'est exactement ce que nous faisons en construisant les accélérateurs de particules.

L'espace-temps lui-même n'est plus un concept immuable. Notre espace-temps continu à quatre dimensions n'est pas l'unique espace-temps concevable. Dans certaines théories physiques, il apparaît plutôt comme une approximation, comme une "section" d'un espace-temps beaucoup plus riche en tant que générateur de phénomènes possibles. Les dimensions supplémentaires ne sont pas le résultat d'une simple spéculation intellectuelle. D'une part, ces dimensions sont nécessaires pour assurer l'autoconsistance de la théorie et l'élimination de certains aspects indésirables. D'autre part, elles n'ont pas un caractère purement formel - elles ont des conséquences physiques à notre propre échelle.

Le degré de matérialité quantique est, certes, différent du degré de matérialité considéré par la physique classique. Le concept-clé dans la compréhension de la matérialité de l’univers est celui de niveaux de Réalité.

La notion même de lois de la Nature change complètement son contenu par rapport à la vision classique. La hiérarchie des lois a évolué en même temps que l'Univers lui-même. Autrement dit, nous assistons à la naissance des lois au fur et à mesure de l'évolution de l'Univers. Ces lois préexistent au "début" de l'Univers en tant que potentialités. C'est l'évolution de l'Univers qui actualise ces lois et leur hiérarchie.

Le modèle transdisciplinaire de la Nature[3], qui intègre toutes ces

 

caractéristiques nouvelles de l'univers physique, distingue trois aspects majeurs de la Nature :

1) La Nature objective, soumise à une objectivité subjective. Cette objectivité est subjective dans la mesure où les niveaux de Réalité sont reliés

 

aux niveaux de perception. L'accent est néanmoins mis sur l'objectivité, dans la mesure où la méthodologie est celle de la science.

2) La Nature subjective, soumise à une subjectivité objective. Cette subjectivité est objective dans la mesure où les niveaux de perception sont reliés aux niveaux de Réalité. L'accent est néanmoins mis sur la subjectivité, dans la mesure où la méthodologie est celle de la science ancienne de l'être, qui traverse toutes les traditions et les religions du monde.

3) La trans-Nature, qui assure l’unité entre la Nature objective et la Nature subjective. La trans-Nature concerne le domaine du sacré.

Nous pouvons ainsi parler de la double nature de la Nature : une nature naturelle, qui regroupe la Nature objective et la Nature subjective, est une nature trans-naturelle, désignée par l’expression « trans-Nature ». Il y a une double nature de la Nature, comme il y a une double nature de l’être humain.

La Nature transdisciplinaire a une structure ternaire (Nature objective, Nature subjective, trans-Nature), qui définit la Nature vivante. Cette Nature est vivante car la

vie y est présente dans tous ses degrés et son étude demande l'intégration d'une  expérience vécue. Les trois aspects de la Nature doivent être considérés simultanément, dans leur inter-relation et leur conjonction dans tout phénomène de la Nature vivante. L'étude de la Nature vivante réclame une nouvelle méthodologie - la méthodologie transdisciplinaire - qui est différente et de la méthodologie de la science moderne et de la méthodologie de la science ancienne de l'être.

 

 

Une tâche prioritaire de la transdisciplinarité est l'élaboration d'une nouvelle Philosophie de la Nature, médiateur privilégié du dialogue entre tous les domaines de la connaissance.

La définition de la Nature que je propose ne signifie ni un retour à la pensée magique, ni un retour à la pensée mécaniste, car elle repose sur la double affirmation : 1) l'être humain peut étudier la Nature par la science ; 2) la Nature ne peut pas être conçue en dehors de sa relation à l'être humain.

A vrai dire "Nature vivante" est un pléonasme, car le mot "Nature" est intimement lié à celui de "naissance". Le mot latin de natura a comme racine nasci (naître) et désigne l'action de faire naître ainsi que les organes féminins de la génération. La Nature vivante est la matrice de l'autonaissance de l'homme.

Galilée a eu la vision de la Nature comme un texte en langage mathématique qu'il suffisait de déchiffrer et lire. Cette vision, qui a traversé les siècles, s'est avérée être d'une redoutable efficacité. Mais nous savons aujourd'hui que la situation est beaucoup plus complexe. La Nature nous apparaît plutôt comme un pré-texte : le livre de la Nature est donc non pas à lire, mais à écrire.

Le néo-athéisme contemporain est engendré paradoxalement dans ce contexte de mutation de notre vision du monde.

 

3. Le néo-athéisme contemporain

L’existence d’un néo-athéisme s’est révèlé au grand public par la célèbre « affaire Sokal ».

L'affaire Sokal a démarré par un canular. Un physicien mathématicien de l’Université de New York, inconnu en dehors d’une poignée de physiciens, envoie en 1994 à la revue « Social Text », poste avancé du postmodernisme, un article dont le titre surprenant était Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative  de la gravitation quantique[4].  Le texte était truffé de citations correctes des physiciens comme Bohr et Heisenberg  ou  des philosophes, sociologues, historiens des sciences ou psychanalystes comme Kuhn, Feyerbend, Latour, Lacan, Deleuze, Guattari, Derrida, Lyotard, Serres ou Virilio. Commentant ces citations, et ceci par des affirmations quelque peu délirantes, Sokal donne l’impression d’une adhésion totale au postmodernisme et, tout particulièrement au courant relativiste associé aux « Cultural Studies ». Les éditeurs de la revue sont ravis de l’adhésion rêvée d’un physicien à leur cause et publient immédiatement le texte de Sokal, sans aucune vérification.

 

 

                                                                                                            

Peu de temps après, la supercherie est révélée par Sokal lui-même et ainsi, Internet aidant, Sokal devient soudainement célèbre.

Sokal a rendu explicites ses motivations intellectuelles et politiques. Sur le plan politique notamment, Sokal voulait ainsi démontrer à ses amis de la gauche américaine qu’une révolution ou une transformation  sociale ne

 

 

pouvaient s’accomplir en s’appuyant sur la notion de Réalité de la philosophie relativiste. Seule la physique, telle que Sokal la conçoit, pouvait jouer ce rôle de fondement philosophique.

Une déferlante Internet, un bon nombre de livres et des innombrables articles dans des revues révèlent un vrai problème. Pour les uns, Sokal est l’apôtre des Lumières contre les obscurantistes postmodernes, pour les autres, il est un flic de la pensée ou, tout simplement, un imposteur inculte.

L'affaire Sokal a eu certainement le mérite de faire pleine lumière sur un phénomène de plus en plus présent dans la culture contemporaine, celui de l'absolutisation du relatif. L’extrémisme relativiste se pare de l'honorabilité du langage des sciences exactes par un détournement abusif et mutilant. Détaché de son contexte, ce langage est manipulé pour dire n'importe quoi et "démontrer" ainsi que tout se vaut. La première victime de cette déconstruction est la science exacte elle-même qui se trouve reléguée au statut d'une construction sociale parmi d'autres, la contrainte de la vérification expérimentale étant mise entre parenthèses. Il n'est donc pas étonnant qu'en quelques mois Alan Sokal est devenu le héros d'une communauté qui ressent une contradiction flagrante entre sa pratique de tous les jours et sa représentation sociale et culturelle.

Mais, paradoxalement, l'affaire Sokal a servi de révélateur d'un deuxième extrémisme - l’extrémisme scientiste, image en miroir de l’extrémisme religieux. En effet, la position de Sokal a reçu un appui de poids - celui du prix Nobel de physique Steven Weinberg, par un long article publié dans New York Review of Books [5].

Weinberg parle d’un « abîme d'incompréhension » entre les scientifiques et les autres intellectuels. Selon Weinberg, une des conditions essentielles de la naissance et du développement de la science moderne a été la coupure entre le monde de la physique et le monde de la culture. Du coup, Weinberg balaie d'un revers de main, comme

 

inférences non valables, les considérations philosophiques faites par les pères-fondateurs de la mécanique quantique, comme, par exemple, Werner Heisenberg.

Les arguments de Weinberg peuvent surprendre, comme le relent du scientisme d'un autre siècle : l'invocation du bon sens pour clamer la réalité des lois physiques, la découverte par la physique du monde "tel qu'il est", la correspondance biunivoque entre les lois de la physique et la "réalité objective", l'hégémonie sur le plan intellectuel de la science naturelle. Mais Weinberg n'est certainement ni positiviste, ni mécaniste. Un des physiciens les plus brillants du 20e siècle, il est à la fois homme de solide culture. Il convient donc d'étudier avec soin le bien-fondé de ses arguments.

L'idée centrale de Weinberg, martelée sans cesse, comme un mantra, dans ses écrits, est celle de l'existence des lois impersonnelles découvertes par la physique. Lois impersonnelles et éternelles qui garantissent "le progrès objectif" de la science et qui expliquent l'abîme infranchissable entre science et culture. La tonalité de l'argumentation est ouvertement prophétique, au nom d'une étrange religion sans Dieu. On est presque tenté de croire à l'Immaculée Conception de la science. On comprend ainsi que pour Weinberg le véritable enjeu de l'affaire Sokal est le statut de la vérité et de la Réalité. Pour lui, la vérité ne peut pas dépendre de l'environnement social du scientifique. La science est détentrice de la vérité et, à ce titre, sa coupure avec la culture est totale et définitive. Il y a une seule Réalité – la réalité objective de la physique. Weinberg affirme sans ambages que, pour la culture ou la philosophie, la différence entre la mécanique quantique et la mécanique classique ou entre la théorie de la gravitation d'Einstein et celle de Newton est insignifiante.

La conclusion de Weinberg tombe comme un couperet : "Les découvertes de la physique pourront être reliées à la philosophie et à la culture quand nous connaîtrons l'origine de l'univers ou les lois finales de la nature". Autant dire jamais !

En 1997, Sokal décide de réécrire à l’envers son fameux article de « Social Text », c’est-à-dire exprimer ce qu’il pense vraiment, et, pour cela, il s’adjoint comme co-auteur Jean Bricmont, un physicien belge. Ainsi fut publié « Impostures intellectuelles ». Le contenu du livre a surpris par sa pauvreté intellectuelle et l’écho fut loin en deçà du succès tonitruant du canular de Sokal. Les imposteurs en question sont tous français ou vivant en France. Il serait fastidieux d’analyser ici en quoi consiste « l’imposture ». La méthode des physiciens américain et belge est simple : on prend une phrase, on la détache de son contexte et ensuite on montre pourquoi elle est absurde ou inexacte sur le plan de la physique ou de la mathématique. Le procédé utilisé par auteurs disqualifie le livre et l’on croyait que l’affaire Sokal était définitivement close.

Mais Sokal récidive. Il a publié, il y a trois ans, un nouveau livre (écrit en collaboration avec Jean Bricmont) au titre accrocheur Pseudosciences et postmodernisme : Adversaires ou compagnons de route?[6].

Il faut reconnaître que l’approchement entre postmodernisme et pseudoscience est séduisant.

Mais la vraie nouveauté du livre est ailleurs  et elle se trouve dans l’Appendice A du livre, intitulé « La religion comme pseudoscience ».  Il faut préciser que, dans ce contexte, les auteurs n’entendent pas la religion comme désignant les sectes ou les nouveaux mouvements religieux, mais bien les religions établies – le christianisme, le judaïsme, l’islam et l’hindouisme. Il n’est donc pas étonnant qu’ils désignent de leurs doigts accusateurs le Pape Jean-Paul II, qualifié comme étant « le chef d’un culte pseudoscientifique majeur »[7], c’est-à-dire le catholicisme.

Cette dernière affirmation tient, tout simplement, de la diffamation, mais il est néanmoins intéressant à comprendre pourquoi la religion est, pour Sokal et Bricmont, une pseudoscience, au même titre que l’astrologie ?

 

 

En toute innocence, les auteurs nous indiquent leurs raisons essentielles : la religion porte « sur des phénomènes réels ou allégués, ou des relations causales réelles ou alléguées, que la science moderne considère à

raison comme invraisemblables. » Ils écrivent aussi : « Elle tente d’étayer ses affirmations sur des raisonnements ou des preuves qui sont loin de satisfaire aux critères de la science moderne en matière de logique et de validation. »[8]

 

 L’erreur épistémologique de Sokal et Bricmont est évidente : ils prennent comme seul juge de la vérité et de la Réalité la science moderne. A aucun moment, ils n’envisagent la possibilité d’une pluralité des niveaux de Réalité, la science moderne étant associée à certains niveaux et la religion à d’autres niveaux ? Pour eux, il n y a qu’un seul et même niveau de Réalité, hypothèse épistémologique intenable précisément en vertu de ce que la science moderne nous a appris.

L’attitude de Sokal et Bricmont nous rappelle étrangement la position de Lénine qui, en 1908, dans son livre Matérialisme et empiriocriticisme, attaquait les théories physiques impliquant un espace-temps multidimensionnel, en proclamant qu’on ne peut pas faire la révolution que dans quatre dimensions. Lénine, comme Sokal, croyait dans l’existence d’un seul niveau de Réalité. Ou, plutôt, il se donnait cette croyance pour pouvoir justifier sa révolution.

L’affaire Sokal se prolonge d’une manière spectaculaire par le livre de Richard Dawkins God Delusion[9] (titre qu’on peut traduire en français par

La chimère de la croyance en Dieu). Ce livre est déjà un best-seller mondial. Quelques phrases de Dawkins sont suffisantes pour comprendre la finalité du

 

néo-athéisme contemporain : « Imaginez un monde sans religion. Sans attentats suicidaires, sans 11 Septembre […], sans Croisades, sans chasses aux sorcières, sans complots, guerres et séparatistes, sans guerres israélo-palestiniennes, sans massacres entre serbes, croates et musulmans […]. Sans

 

talibans, qui font exploser les statues antiques, sans exécutions publiques de ceux qui profèrent des blasphèmes, sans femmes fouettées pour le crime d’avoir montré leur visage […]. Un monde tolérant qui peut considérer la possibilité que Dieu n’existe pas – sous aucune forme et pour toute religion ».

Quelles que soient les précautions oratoires et les acrobaties dialectiques des néo-athéistes contemporains, leurs arguments nous conduisent à la conclusion que l’univers est absurde, ce qui n’est qu’un préjugé idéologique et non pas scientifique.

 

 

 

4. Conclusions

La pratique de la science nous apprend la valeur de l'interrogation permanente, de la mise en question permanente de nos propres réponses. Pouvoir choisir entre la capitalisation du savoir et la pauvreté de l'interrogation continuelle de la compréhension. Avancer dans le monde comme sur un fil de funambule, refusant toute théorie définitive, toute construction utopique, tout système exclusif, fermé de pensée. Devenir soi-même “ question ”, en se sentant ainsi relié à soi-même et aux autres. Exercice spirituel combien périlleux, mais ouvrant un espace de liberté et de tolérance.

Rationnel et irrationnel, matière et conscience, matière et esprit, finalité et non-finalité, ordre et désordre, hasard et nécessité, etc., etc., sont des mots usés, fanés, dévalués, putanisés, fondés sur une vision classique de la Réalité, en désaccord avec les faits. Leurs couples d'opposés provoquent des polémiques sans fin et le déchaînement de passions viscérales. On peut ainsi écrire des tonnes de livres sans faire avancer d'un pouce la connaissance.

Mais, forger des concepts nouveaux, mène toujours à un chemin semé d'embûches. Les pires déformations et les pires récupérations (politiciennes, scientistes, voire occultistes) peuvent se présenter dans cette voie.

Combien de penseurs, trop rapides ou trop intéressés, vont-ils proclamer que la nouvelle rationalité revient à l'hégémonie de l'irrationnel, confondre merveilleux et irrationnel, discuter à perte de vue si l'esprit est de droite ou de gauche ? Combien de penseurs, trop rapides ou trop intéressés, vont-ils proclamer que la nouvelle rationalité implique la substitution de la religion par la transreligion, par une confusion entre la transcendance et ce qui est accessible à nos représentations humaines, inévitablement partielles et en éliminant ainsi, au nom de la préservation de l’identité religieuse, ce qui est universel dans l’être humain ? C’est-à-dire Dieu même. Dieu est Un est la Réalité est Une. Unité et diversité peuvent coexister dans la nouvelle rationalité. Elles se détruisent réciproquement dans l’ancienne rationalité qui domine encore notre planète.

La seule manière d'éviter ces déformations et ces récupérations me semble être celle d'une recherche véritablement transdisciplinaire, patiente, ouverte, tolérante, de longue haleine, ouverte aux meilleures compétences et fondée sur la rigueur scientifique et spirituelle[10].

 

Comme Heisenberg, j’ai la conviction intime que « …[l’]ouverture au monde qui est en même temps « monde de Dieu » reste finalement aussi le bonheur le plus haut que le monde puisse nous offrir : la conscience d’être chez soi. »[11]

La nouvelle rationalité et la nouvelle spiritualité, en dialogue avec le Mystère irréductible du monde, auront certainement une naissance difficile.

 

 

Basarab Nicolescu

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Richard Dawkins, The God Delusion, Bantam Press, London - Toronto- SydneyAucklandJohannesburg, 2007.

Werner Heisenberg, Philosophie - Le manuscrit de 1942, Paris, Seuil, 1998, traduit de l’allemand et introduction par Catherine Chevalley.

Michel Henry, La Barbarie, Grasset, Paris, 1987.

Basarab Nicolescu, La transdisciplinarité, manifeste, Le Rocher, collection "Transdisciplinarité", Monaco, 1996 ; traduction en anglais : Manifesto of Transdisciplinarity, State University of New York (SUNY) Press, New York, translated from the French by Karen-Claire Voss, 2002; traductions en portugais : O Manifesto da Transdisciplinaridade, Triom, São Paulo, traduction par Lucia Pereira de Souza; 3e édition: 2005, Manifesto da Transdisciplinaridade, Hugin, Lisbonne, 2000, traduction par Bardus ; traduction en arabe : Le Manifeste de la Transdisciplinarité (en arabe), Isis, Damas, 2000, traduction par Dimitri Avghérinos, préface d'Adonis ; traduction en roumain : Transdisciplinaritatea, manifest, Junimea, Iasi, 2007, 2e édition, traduction par Horia Vasilescu.

 

 

 

 

Basarab Nicolescu, Nous, la particule et le monde, Le Rocher, collection "Transdisciplinarité", Monaco, 2002, 2e édition ; traduction en portugais: Nós, a partícula e o universo, Colecção "Ciência e Consciência", Esquilo, Lisabona, 2005, traduction par Isabel Debot ; traduction en roumain: Noi, particula si lumea, Junimea, Iasi, Roumanie, 2007, 2e édition, traduction par Vasile Sporici.

Basarab Nicolescu, Scientisme – l’autre Affaire Sokal, Esprit, no 326, juillet 2006, pp. 194-198.

Alan D. Sokal, Transgressing the Boundaries: Toward a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity, Social Text 46/47, Spring/Summer 1996, pp. 336-361.

Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 27.

Alan Sokal, Pseudosciences et postmodernisme : Adversaires ou compagnons de route ?, Paris, Odile Jacob, 2005, traduit de l’anglais par Barbara Hochstedt, préface de Jean Bricmont.

Steven Weinberg, Sokal’s Hoax, New York Review of Books 43(13), August 8, 1996.



1.        Palais du Grand Large, le 1er mars 2008, Saint Malo, France, conférence-débat avec Jean-Michel Oughourlian, organisée par la Grande Loge Nationale Française (GLNF). Texte publié avec l’aimable permission de la GLNF.

2.        © GLNF.

3.        [1] Nicolescu, 2002.

4.        [2] Henry, 1987.

5.        [3] Nicolescu, 1996.

6.        [4] Sokal, 1996, pp. 336-361.

7.        [5] Weinberg, 1996.

8.        [6] Sokal, 2005.

9.        [7] ibid., pp. 51 et 155.

10.     [8] ibid., p. 158.

11.     [9] Dawkins, 2007, p. 1-2.

[10] Nicolescu, 2006.

[11] Heisenberg, 1998, p. 387.