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CaravancafÉ

 

 

 

 

Caravancafé, lieu associatif créé l’année dernière par Carol Shapiro et Isabelle Viennois, pèse déjà d’un grand poids dans la vie culturelle des Alpes-Maritimes.

Reliée au Sept off de la Photographie, sa seconde saison s’est engagée le 19 septembre 2005, avec une très belle exposition du jeune photographe Pascal Amoyel, et, reliée à la Fête de la Science avec l’Exposition de calligraphies « Naissance de l’Alphabet », en partenariat avec l’Association Palimpsestes dirigée par Bernard Vanmalle, tandis que les 14 et 15 octobre, au Bar de la Science de Caravancafé eurent lieu deux tables rondes, la première, « Signes, symboles et signifiants – du secret à l’écriture », avec Patrick Amoyel, psychanalyste, Bernard Vanmalle, plasticien, professeur de lettres, et la seconde, projection d’une vidéo faite en partenariat avec les Amphis de la 5 intitulée « La science pense-t-elle ? » présentée par Philippe Thomine, où Barasab Nicolescu s’entretient avec Jean Bricmont, professeur de physique théorique à Louvain, débat mené par Jacques Vauthier.

 

Barasab Nicolescu, physicien/théoricien au CNRS, président du Centre International de Recherches et Etudes Transdiciplinaires (CIRET), est l’un des parrains de Caravancafé, et ce n’est pas pour rien car il a écrit en 1996, aux Editions du Rocher, un « Manifeste sur la transdisciplinarité », et justement, lors de la création de la revue Alias (en 1989), à sa manière Carol Shapiro avait mis en œuvre une transversalité des savoirs, avec un énorme succès, car elle avait pu faire cohabiter pratiquement tous les champs du savoir et de l’art, en la personne d’auteurs et de créateurs d’une pointure peu commune. Ce n’est donc pas pour rien qu’elle a été sensible à la découverte de l’œuvre de Barasab Nicolescu, en tant qu’elle est appel aux bonnes volontés et à l’intelligence dans l’urgence d’un monde en danger.

Extrait du Manifeste de 96 : « Ce manifeste est le premier ouvrage synthétique sur l’approche transdisciplinaire qui se répand actuellement un peu partout dans le monde. Il s’adresse à tous les hommes et à toutes les femmes qui croient encore, malgré tout, au-delà de tout dogme et de toute idéologie, à un projet d’avenir. »

Transdisciplinarité née en 1970 au cours d’un Colloque à l’OCDE de Nice : « L’interdisciplinarité – problèmes d’enseignement et de recherche dans les Universités ».

La vision transdisciplinaire propose de considérer une Réalité multidimensionnelle, structurée à plusieurs niveaux, qui remplace la Réalité unidimensionnelle, à un seul niveau, de la pensée classique. A partir de la question : « D’où vient cette schizophrénie néfaste entre un univers quantique et un homme qui subit l’emprise d’une vision dépassée du monde ? Pourquoi agissons-nous impuissants au spectacle inquiétant d’une fragmentation de plus en plus accélérée, d’une autodestruction qui n’ose pas prononcer son nom ? Sommes-nous devenus des clowns de l’impossible, manipulés par une force irrationnelle que nous avons-nous-même déclenchée ? »

La transdisciplinarité apporte une réponse possible : « Il n’y a pas si longtemps, on proclamait la mort de l’homme et la fin de l’histoire. L’approche transdisciplinaire nous fait découvrir la résurrection du sujet et le début d’une nouvelle étape de notre histoire. Les chercheurs transdisciplinaires apparaissent de plus en plus comme redresseurs de l’espérance. »

Auteur entre autres de « Nous, la particule et le monde » (Le Mail), « L’homme et le sens de l’univers-Essai sur Jacob Boehme » (Ed. Philippe Lebaud) et « Théorèmes poétiques » (Ed. du Rocher), Barasab Nicolescu a dit (du mot transdisciplinarité) : « Un mot d’une beauté virginale, n’ayant pas encore subi l’usure du temps, se répand actuellement un peu partout dans le monde, comme une explosion de vie et de sens »

L’explosion de vie et de sens, c’est bien cela que Carol avait visé avec « Alias », dont le premier numéro annonçait : « Des zèbres et des girafes, Arts, Sciences, Spiritualité, modernité. Les Rencontres ». Et dans son édito Carol écrivait :

« Ici, sur ce coin de planète, entre palmiers et cerisiers, des villes à lumière de charme. Des habitants en mosaïque, des rivières, des galets, quelques jardins à senteurs ocres. Il y a dans le vent une métamorphose, certains disent « l’âge du verseau », peut-être, c’est l’âge de nous-même, sans rechercher au ciel de nouveaux signes fous. C’est le temps du flou, de la complexité, des frontières qui volent. La poésie entre dans l’aire, la matière retrouve l’esprit. Les vieux faiseurs de différence vont égarer leurs versets lourds. Alias est un outil, un passant, une passerelle, un reflet de ces mouvements, une balade dans le monde, histoire de montrer la ressemblance, de faciliter les échanges ; de faire vivre l’invisible, chaque jour ordinaire, entre deux signes blancs. »

Parce que Carol est une poétesse autant qu’un peintre. Et autant qu’un chercheur de la pensée, de l’éthique.

Et Caravancafé a ouvert ses portes le 27 mai 2005 avec « Tissages/Signes croisés », les œuvres réunies d’une cinquantaine d’artistes, plasticiens, sur lesquelles réagirent des écrivains, poètes, et cela donna des duos très intéressants entre les toiles de François CATRIN évoquant pour Mirelle GRIZZO « tant de murs, masques de pierre de terre, violence hors les couleurs, ailleurs », les ailes, voiles touaregs déchirés de Véronique FERRANDIS furent fêtés pas Yves UGHES : « la culture du désert peut se faire agissante mutilante/qui en accepte la logique et le grain y laisse sa part fêlée » et Alain FREIXE : « et à travers ces traces abandonnée, le silence revient dans un balbutiement bleu de fleurs/ Derrière s’arrondit la véronique »…De Frédérique FOURQUET les voiles sensibles teintés au passage suscitèrent chez Chantal DANJOU : « formes : cela s’entendait du fond de la chambre. Quelque chose d’un peu félin dans le pas ou le frôlement des murs »…Sur la sculpture peinte de Camara GUEYE, où l’on retrouve la tristesse du garçon en noir du Douanier Rousseau, un bloc de solitude, Mireille GRIZZO écrivit : « les yeux fermés il regarde : ses rêves hors les murs »…

A propos des formes dans le sans-forme de Pascale HULAIN, labyrinthes-mandalas, émergences préhistoriques par montages photographiques numériques, Magali DURU parla de « citadelles englouties qui palpitent », et Michel ESCALE « d’ombres voûtées, d’heures vierges »…La carte vitale de Florence JABOULIN est l’antidote du code-barre, le robot enlisé, submergé par les vents et la couleur reste un impitoyable régénérateur de vie, et Geneviève THELOT souligna la mosaïque qui sous-tend, l’assemblage précis.

Carol SHAPIRO fait chalouper, sur des cartes marines, des apparitions re-ciselées d’une main qui obéit au rêve, dont Yves UGHES dit : « où donc va cette masse de nuit la barque des angoisses n’est jamais tout à fait maîtrisable et la courbe des eaux plie parfois sous le Léviathan »… Et Ben BRAKTIA : « traversée : transpirer des gouttes glacées pour ne pas pleurer à chaudes larmes », et Joanna MICO : « l’eau efface les/dernières voix les/mots d’avant la voix/savent lire/la pierre ». Et le paysage à la fleur blanche d’Elisabeth ALLARIA…et de Véronique CHAMPOLLION le haut-relief de papier imprimé « Men in blak II »,  mythologie hollywoodienne actuelle sanctification des acteurs/chevaliers et vierge noire auvergnate, de SOLYCISSÉ vélo sauvage et écriture anonyme « œuvre hybride, Afrique aujourd’hui comme facteur de modernité », et « egypt premier » de Dominique DRAUSSIN, et de Serge Olivier FOKOUA brûlures du fond sous marin, de Marie Noëlle FONTAN métier à tisser comme œuvre brute,  « Marie Noëlle s’est arrangée pour peindre sans pinceaux » écrivit Claudie HÉRODIER. De Frédéric HATERT la beauté révélée de la technique, aiguilles de carpholite, microscope polarisant par transmission lumière naturelle (Les Minières, vallée de la Liennedit), de Nene MARTELLI « tempo di lutto », structures mises à mal, la couleur et son effacement, leur force aussi. Pour Joanna MICO la plasticienne, Mali et Burkina-faso parlent sous forme de tissage, et de la parole des Dogons, parole peuplée de fils, et la peinture figurative de Sylvie POTHIER est soutenue par Michel ESCALE : « un anniversaire énigmatique un an/j’ai mis mon masque de peine dans le secret de mes ruines », et la photo de Nanda LAVAQUERIE, de la viande entre Rembrandt, Soutine et Bacon, mais pour faire apparaître un fantôme mi-bête mi-humain, glauque et pitoyable, avec Michel Escale encore : « charognard de moi-même, mon visage a disparu/ je me chuchote souvent à l’oreille/s’il te plaît, s’il te plaît/donne-moi un nom », et Joanna MICO fracasse ce corps en un accident de voiture nouvelle/poème où le bris de l’écrasement se fait à travers les mots petit à petit dévoilés, superbes « alors pourquoi sa femme alors pourquoi sa femme a lâché le volant à peine en sang à peine » Et Stéphane REYMOND « oiseau ombre photographie », du noir et blanc si irisé qu’il produit une couleur imaginaire, et Daniel DELUC qui dit « la rétine ne renverse-t-elle pas l’ordre des choses ? » Et les photographies de Françoise VERNAS MAUNOURY, Rajasthan, arbres ou traces humaines, une nature des choses, un réel surprenant, guetté avec amour et passion, dont Jean-Louis MAUNOURY dit, entre autres, de sa voix perçante au cœur du verbe manifesté, familier des dévoilements « quel brasier éternel/quel cœur divin/brûle secrètement au fond de cet autel/posté dans une encoignure/constellée de signes et de saletés ?///qui voulut en passant/y mettre sa main à couper/pour en avoir la preuve ?/car seul l’incrédule est saint » Les photos de Pascal AMOYEL, humains arrêtés dans des villes par l’instantané, qui nous saisissent de par l’intensité de leur présence/solitude, tout le connu écarté pour permettre l’inconcevable, « sans ombre, pas de photographie/l’apparition des choses, comme leur capture photographique, créent des failles dans la réalité », écrit-il lui-même, et la photo de Jurgen SCHADEBERG « we wont move », des hommes noirs, en costard, jouant aux dés sur un trottoir, « place and mood... at the instant of looking ». Et celle d’Eliane BACHIN, conception de Bernard VANMALLE, pour des roches méditerranéennes en formes de lettres.

Puis les « archers de Calem » de Bernard ABRIL, et l’installation de Daphné BITCHACH, « balançoire des jours anciens », qui inspire à Michel JOYARD « attends-moi ici dit ma grand-mère », et les « paroles de pierre » d’Isabelle VIENNOIS, spectres de la matière, de la couleur et du mouvement, gelées sous le plexi, rugosités inaccessibles pour quel rituel, dont Joanna MICO dit tout au long d’un joli livre dépliable verticalement comme un kakemono articulé qui laisse glisser la parole comme une cascade de papyrus sous le vent  « à travers la maille/passer la voix/sous-titrer le nom/qui n’a plus d’alibi »… ou Marc HEDDEBAUX « je m’en vais en soufflant sur les cendres/dans trois jours je verrai l’océan », et la photographie de Jean-pierre JOLY, histoires de clone, de gros galet, de ciel désert, science-fiction avec son ombre laser fossilisé… Et la sculpture de Jean PELLENCIN, procession d’arrosoirs imaginaires et subvertis, basalte pierre calcaire aluminium « danses des temps géologiques/par le feu des roches ignées », et les filaments de Claude PENKALA, et, de Prisaca SALOMÉ le rapiècement, transparences, opacités, et les sculptures blanches de Monique THIBAUDIN, bas de corps, haut impossible, bouclé, replié, au sens propre, dans un jardin, et de François THOMAS le contreplaqué, fil de fer, femme au vent, tissu effiloché, tête d’autruche. De Martine VIALLAT les grands errants, blancs, fantômes, les marcheurs de Giacometti qui se seraient arrêtés, momifiés, ou pris dans des toiles d’araignées géométriques, et de Frédéric VOILLEY les excroissances et incisions sensibles et inquiétantes, une matière réelle pour tous les voyages hypothétiques dans l’infiniment grand et l’infiniment petit, poupées métaphysiques, et la « Traditional girl » de Zheng Xuewu, Beijing, Chine, jusqu’aux « Droits de l’homme », inscrits sur les pierres d’un parc urbain, photo emblématique peut-être de cette exposition…

Barasab Nicolescu avait cité Mircea Eliade : « le sacré n’implique pas la croyance en dieu, en des dieux ou des esprits/ c’est l’expérience d’une réalité et la source de la conscience d’exister dans le monde ».

Rencontrer, comme en rÊve, toutes ces images et paroles de « Tissages/Signes croisÉs », lÂcher prise pour que se retienne ce qui va marquer l’au-delÀ de la conscience, tels les lichens accrochÉs aux rochers, en laissant vibrer l’entrelacs, fut une expÉrience offerte aux visiteurs.

Un autre parrain de Caravancafé, Sayed RAZA, célèbre peintre hindou vivant à Gorbio, mit sa propre participation sous l’exergue du « bindu », ce POINT NOIR d’où naît la Création, d’abord la lumière, puis formes, couleurs, vibrations, énergie, son, espace, temps.

 

Le 3 juin, Caravancafé permit la projection d’un film vidéo de Georges SAMMUT cinéaste,  et Daniel CASSINI, psychanalyste : « Traversée de Maldoror », libre parcours dans les pages foisonnantes de l’œuvre culte. Poésie de l’incandescence, utilisation des fantasmes de l’inconscient, révélation du tragique de la condition humaine avec ou sans Dieu, critique lucide du langage poétique font de Lautréamont un précurseur et un point d’ancrage majeur de la révolution littéraire du XXe siècle, ce que les deux auteurs révèlent magnifiquement.

 

Le 10 juin, sous le titre « Le lacs des signes », une table ronde s’interrogea sur ce transculturel qui « assure une traduction d’une culture dans tout autre culture par le défrichement du sens reliant les différentes cultures tout en les dépassant », avec Patrick AMOYEL, psychanalyste, Richard BARBIÉRI, galeriste, Chantal DANJOU, écrivain, Jacques LAVIGNE, plasticien, Daniel CASSINI, Caroline ZIOLKO, plasticienne et sémiologue, où des interrogations sur des ethnies lointaines ont pu être lancées, et où Françoise Vernas-Maunoury, photographe et peintre, grande voyageuse, nous a émus par son infini respect de tous ceux qu’elle rencontre dans des contrées lointaines, accueillant mieux que quiconque la « langue étrangère » de l’autre. Caroline ZIOLKO, qui travaille sur le fait qu’un « déplacement du regard et du point de vue devant une photographie ou un paysage, ou tout autre représentation fixe, induit une notion de voyage ou de fuite dans l’imaginaire, se pose alors le problème de la subjectivité de l’observateur qui cherche à découvrir de multiples connotations. Même quand il n’y a rien d’autre à voir que ce qui est là ».C’est vrai qu’un trouble s’empare de celui qui regarde les fragments assemblés de l’une de ses photos, une plage structurée par des canisses et une barrière, où la question du « même » et de « l’autre » reste suspendue.

 

Le 17 juin, je proposai moi-même un « acte poétique » intitulé « Passage à vide » : qu’est-ce qu’un passage par le vide ? Se rencontrer tout en sachant la faille qui sépare chacun de chacun, et l’écoute n’est possible qu’au prix de la vacuité. Ce n’est pas écrire, dire, qui est difficile, c’est écouter.

C’était un hommage au « passage à vide » de Jacques Sénelier (1963, Numéro 1 de la revue Ailleurs, texte « Le champ de carnage ») « Quand une brusque coupure se produit dans leur transmission, tout se passe comme si le film brûlait et la lumière était rétablie dans la salle obscure. Devant l’écran inoccupé, cet instant de stupéfaction intense amorce un passage à vide libérateur. »

Et par un jeu de « cadavre exquis », non comme chez les Surréalistes qui écrivaient des bribes greffées sur le sens, inconnu, de l’autre, là il s’agissait de tirer d’un chapeau des bribes écrites par des inconnus, et de se laisser faire par ce qui venait résonner. De belles improvisations surgirent.

Et le 24 juin, grâce aux Editions de l’AMOURIER (06.390 Coaraze), de beaux tissages eurent encore lieu par Philippe CHARTRON, Patrick JOQUEL, Yves UGHES, poètes lus par eux-mêmes et d’autres, eux-mêmes en lisant d‘autres. Présents ou absents. Une incroyable chaleur humaine en plus du talent, de l’humour, de la pudeur.

 « Par les ratures du corps » de Yves UGHES : trois traversées. A partir de cette ville qui « absorbe désormais toute lumière et ses flancs ne sont que rives obèses en qui s’établissent les tarifs des passagers clandestins », où donc aller ? Ne faut-il attendre le « vent de sable qui se fera voix de nouveau une mutilation de soi déployée comme élytres et antennes »…Sous les portiques, le corps souffre, chaos, vipères, brûlure, mais à la fin du poème, sous le bourdonnement des mouches, l’ange… Et tout le recueil va de la chair, et du quotidien, moite ou bruissant, jusqu’au « Retable », avec même sa prédelle, des « montées », de ce « monde sans lieux »« la fécondation et l’engendrement ne sont que compositions de fortune/ et toute chair que l’on priverait d’alcool se décomposerait en simple texture d’urgence » jusqu’à l’union finale, qui ne s’accomplit que sur la « pierre interne des ventres là où se noue le divin et qu’était-elle sinon un guide à l’odeur savoureuse à travers l’odeur des arbres (…) C’était hier et par les ratures du corps/fut dit l’émerveillement ». Admirable dépassement, par l’amour, de ce qui est si pesant, malodorant, meurtrier, abject, pourrissant. Au-delà du religieux, du sacré, les retrouvailles avec le vivant qui se disent simplement dans le verset 20 : « L’autre est là qui attend sa part de manteau »

« L’Autocar » de Philippe CHARTRON est à prendre si l’on se donne la change de « transmuter », entre le métal mort de la gare, et le métal qui se met à vibrer, qui va vous avaler, vous bercer, car le car va entrer dans la lumière, sous le ciel il va rouler, et permettre toutes sortes d’aventures intérieures, entre la mémoire et l’oubli. Des jours et des nuits sur la moleskine, des vies précaires, réfugiées en lui, se tentent, les vitres ne s’ouvrent pas, on est d’abord tout seul, et les visages apparaissent, une vieille dame, un garçon, un jeune homme, une femme, à chaque fois une bio-graphie surgit, inscription du « bios » qui est avant tout une courbe, un électrocardiogramme, cette vie dans le bus est d’abord une partition, des vibrations, c’est très John Cage ce roman, et est-ce que Philippe Chartron a voulu pousser plus loin « La modification » de Michel Butor ? En réduisant encore l’intrigue ? La vie, et les objets, sont les héros, anonymes et pourtant seuls acteurs de la méditation ? Vraie vacuité qui permet la résonance, sans hiérarchie, de « tout cela ». Tout sans exception, le ça sans jugement, jusqu’à ce que ça s’arrête, cela pourrait durer, mais la note à un moment couvre tout : ooooooooooooooooooooo, la rétine frissonne, les amortisseurs bercent, « l’autocar n’arrive pas, ne parvient jamais. Il n’y a pas de destination, pas de destin. L’homme est une décimale toujours plus lointaine. (…) Entre le ciel et la terre, la couche d’existence s’amincit (…) l’autocar s’y insinue, s’y précipite, et nous avec. Tout s’oublie. » Admirable encore.

Et de Patrick JOQUEL, la magnifique « Pudeur des brouillards », le marcheur qui expérimente de tout son corps, agrandit l’univers, « être et s’étendre aux confins de soi-même », et fait des rencontres rares « en aval du sentier/sur les flancs de l‘éboulis/le crâne blanchi d’un chamois fixe de ses orbites vides/un ciel aléatoire ».

Furent lus aussi des extraits de « Comme des pas qui s’éloignent », d’Alain FREIXE, toujours à ces éditions de l’Amourier fondées il y a dix ans  par Jean Princivalle, d’abord ébéniste de haut vol puis constructeur d’accordéons diatoniques, puis « fabricant » de livres, ébéniste des mots comme dit Raphaël Monticelli, et amoureux de poésie. « Comme des pas qui s’éloignent », avec un frontispice de Léonardo Rosa. Entre « à bout de regard jusqu’au froid » et « revenir disais-tu », « comme des pas qui s’éloignent » : être vivent et sentir passer, voir, à chaque pas, du premier au neuvième, il n’y aura pas de dixième, car il y a une fin, à la vie. Et en attendant « celui qui guettait la foudre n’avait jamais vécu que sous le cercle de cendre d’une petite lampe », et puis toute la vie, au jour le jour, pas après pas, l’acier des jours, « le temps qui faisait feu de toutes ses pailles », et « déjà il savait se contenter des coquillages »… Et comment il allait espérer, et renoncer, toujours renoncer, dans la lumière, pourtant, et parmi les extases, et les éclaboussures, jusqu’à ce que ce qui reste soit le visage de la mort, et qu’une « douleur infime et sans cause mais continue tende les cordes de tes yeux », et que l’étoile filante, mère de toutes choses, soit là, à la fin, un feu qui revient, sous la forme du vent, et que grâce à elle, la vie soit possible à nouveau, et que devant, toujours, s’élargissent les routes. C’est bouleversant. A pleurer. D’une sorte de joie. Entre désespoir et jubilation. Comme tous ces textes de l’Amourier, d’ailleurs. Il faut lire de la Poésie, pour que s’élargissent les routes. Voilà.

Et c’est à Caravancafé que tous ces frissons entrelacés ont fait vibrer la ville. Car ce lieu, sis entre deux rues, est un PASSAGE : 6 rue du docteur ROSTAN, 06. 600 Antibes, tel : 04 93 34 29 76, et site Web : www.caravancafe-des-arts.com. Vous pouvez vous y renseigner sur la suite des événements, ou passer, dire bonjour..

 

                                                                                      France Delville

Octobre 2005

 

Paru dans le PCA Hebdo janvier 2006