carol shapiro
VESTIGES D'UN MONDE EN ACTES, EN ECRITURES…
ou OVNI après le passage du fantôme
Qu'est-ce qu'un fantôme ? Au sens étymologique :
une apparition. Fantasme, c'est pareil, c'est une organisation plutôt théâtrale
pour constituer sous l'œil humain les "objets" énergétiques perçus comme ceci, comme cela, selon la
structure, de l'œil, de l'humeur, humeur profonde, humeur au sens où les
philosophes classiques voulaient dire ce qui en nous cherche à prendre contact
avec les choses, tous ces petits échanges subtils qui nous travaillent et
écrivent le livre à notre place. Parfois le livre émerge, et l'artiste
recueille cette peau affleurante, pour la déposer, telle une feuille d'or, sur
le support matériel. Opération risquée, en équilibre et déséquilibre permanents.
Si Vinci disait que la peinture est cosa mentale, la pensée est une chute libre arrêtée en un
point d'expression, d'équation. Mais il y faut d'abord cette dangereuse
plongée. La vérité, dit Deleuze dans Proust
et ses signes, n'est jamais le produit d'une bonne volonté préalable mais
le résultat d'une violence dans la pensée.

Violence parfois douce, parfois dévastatrice. Mais
violence de la rencontre. Rencontre ? Point de suture momentané entre deux
mondes, surface fluide, interface, entre deux dimensions ? Irruption de
l'Autre, pour danser un tour de salsa ?
La peinture de Carol a cet air de piste de danse,
une fantaisie qui se livre à des figures inconnues. "Oui" à ce qui
n'est pas encore mais peut survenir, la censure n'est pas invitée, les
météorites connaissent l'adresse, viennent s'exploser, s'onduler, se durcir en
nouveaux jouets cosmiques, laissant dans le texte leurs virgules ludiques, contrairement à ce fonctionnaire de Gogol, du Manteau, qui devient fou de ne pouvoir
changer un accusatif en datif. Changer une virgule, il ne peut pas. Il ne peut
ni décliner, ni incliner…
Dans la peinture de carol
semble s'etre jetée avec l'espèce de non-sense à la Carroll, avec l'extravagance enfantine de l'acrobate de Blade
Runer, cette éphémère personne, la Réplicante. Ephémère touché par Carol, captivé mais
captivant car il donne leur respiration aux choses. Ephémère apprivoisé par
Carol, calmé, dans son écho : à certains
jours, je pourrais crier d'horreur… que serait-ce s'ils entendaient non l'écho
mais la voix, confie Julien Green
Carol rapporte les plans de zones peu fréquentées,
qu'elle fréquente elle avec naturel. Tout
le monde connaît l'effet des corps mis en opposition avec la lumière,
écrivait en 1790 Etienne-Louis Boullée. J'ai vu Carol
organiser une rencontre entre lampe, papiers, couleurs, textures, pour
interroger ce qu'on appelle la matière. Au XIème
siècle le peintre chinois Song Ti posait un écran de
soie sur un vieux mur décrépi pour en observer les métamorphoses au cours des
heures. Vinci n'oublia pas non plus de jouir de la richesse visuelle des taches
dans les murs, de la cendre, du feu, des nuages, de la boue…
Dans les choses confuses, disait -il, l'esprit s'éveille à de nouvelles
inventions. Ce que Klee appela retourner
au chaos. Et pour citer encore l'un de cet être attentifs à des flux un peu
moins immédiats, Gombrich remarque que cette façon de regarder permet une détente des contrôles, semblable
à celles des rêves.
Max Ernst aussi interrogea ces zones, il en sortit
une succession hallucinante d'images
contradictoires… L'hallucination fait partie des révélateurs, des chambres
d'échos. Qu'est-ce donc que la peinture sinon le visage momentané des choses,
l'un des instants de la moire du réel. Le réel ? Une proposition à saisir, rien
de plus. Et peindre ? S'engager, un instant fugitif, écouter, obéir, se
retrouver dans l'après-coup de la découverte. Découvrir ce que l'on a
"découvert", c'est le miracle. Il
n'y a de fait que d'artifice, dit Lacan, il n'y a pas d'autres faits que ceux que le parlêtre
reconnaît en les disant. Si la peinture est une émergence de
"faits" qui sont la vérité du peintre, le verbe faire est un
casse-tête chinois, il signifie à la fois "créer",
"estimer" et "représenter". Toute une Genèse. Un fait doit
être dit. "Pleut-il ?" "Oui, il pleut". On entre dans
l'humain. La peinture de Carol est aujourd'hui un fait, passage fluide entre la réalisation d'une chose d'un point de
vue intellectuel et moral à la réalisation
d'une chose du point de vue matériel et physique. Encore deux définitions
du verbe faire.
"Matériel et physique" venant marquer les
impacts de l'invisible, seul monde agissant à l'origine du phénomène, c'est là
que l'artiste veille, lui n'oublie pas de rester en prise. La peinture de Carol
inscrit la perturbation des choses, le passage du vent dans les feuilles, les
gisements de particules, les êtres nés qu'on ne peut réintégrer dans la
matrice… "Matériel et physique" dans le sens du temps irréversible,
qui acquiert un passeport du fait d'avoir été vu. Les peintres d'aujourd'hui
sont des êtres-questions plus questionneurs que
jamais, des gens du vertige. Qu'est-ce donc ici qui est nommé par le buvard
décrypteur d'encre sympathique ? Caligari piégeant le
PH sanguin de lémures infiltrés ? "Révélation" au sens photographique
de "gêneurs" dans la belle ordonnance de la "raison" ?
France Delville
Ecrivain d’art
Galerie De La Salle, VENCE
2000

Les messages des créateurs sont différents selon
les arts. Musique, Peinture, Littérature, Théâtre sont tributaires de leurs
possibilités et n'ont pas nécessairement même public. Le Théâtre et le cinéma
sont particulièrement porteurs, la peinture moins. Outre le préliminaire de sa
qualité, indispensable quels que soient ses thèmes, les premiers contacts
laissent apparaître la différence existant entre la figuration et
l'abstraction, pour utiliser les termes
plus courants.
La figuration est directement accessible parce
qu'intentionnelle. Qu'elle soit simplement objective illustrant un paysage ou
un portrait, voire symbolique ou même surréaliste, elle parle intelligemment à
notre esprit par l'information rationnelle, logique de ses images. Les
couleurs, la perfection ou la déformation de ses dessins ne sont en fait que
les accessoires du discours, même s'ils l'emportent qualitativement sur le
message…
La peinture abstraite est ingrate. La seule
comparaison autorisant son acceptation directe peut se faire avec la musique
symphonique. Les couleurs, les rythmes, la matière se conçoivent comme les
notes et les accords de la pure musique, sans imagination autre que celle que
nous lui accordons. Voir la peinture de Carol Shapiro est donc souscrire à
cette libération. Il faut se laisser convaincre, s'imprégner de ses tonalités,
de ses cadences, de sa texture. Admettre qu'il s'agit d'une peinture hors
normes parce qu'elle est avant tout transmission d'un besoin de peindre,
éclosion de pulsions sous-jacentes, que l'artiste subit pour nous les livrer
comme un chant seul, destiné à qui veut bien l'écouter, aussi sauvage qu'une
mélopée instinctive et nomade.
C'est une œuvre énergétique, viscérale. Elle peut
avoir ses rages et ses douceurs, allumer le feu sourd des ocres ou incendier un
rouge ou encore se submerger de gammes océaniques. Elle s'élabore grâce à son
élan instinctif; compose ses cheminements par l'habitude gestuelle, ses teintes
en fonction d'états d'âme que le désir de créer n'analyse pas. La donne peut en
sembler chaotique au premier abord, une préhension plus profonde en assimilera
les forces latentes et libérées et toujours la sincérité évidente.
Michel Gaudet
Octobre 1999
Membre de l'academia
italia
Sociétaire de l'association internationale des critiques
d'art
Chevalier des arts et lettres
Président de l'association : Les amis du Musée Renoir

Carol Shapiro Mode d'Emploi
Le réel a plusieurs visages. L'une des fonctions du
peintre, de la peinture -peut-être l'une des plus importantes- est d'essayer
d'en discerner, à travers le brouillard des évidences, des strates auparavant
invisibles, ou seulement entrevues et aussitôt oubliées, au plus secret des
rêves ou de la transe. Le travail de carol, à
l'inverse d'une mise en ordre ou en désordre imposée aux surfaces, est un
travail de géologue, une descente vers les strates profondes, au-delà des références
rassurantes, toujours plus profond, au-delà des formes et couleurs arbitraires
du pseudo- imaginaire, jusqu'aux gisements secrets où l'oxygène vient à manquer
et ou la dure lumière de la raison fait place
à la luisance des minerais enfouis.
Aussi l'approche de cette œuvre à la fois étrange
et familière, lointaine et intime, n'est pas toujours aisée. Elle nécessite la
mise à l'écart des repères habituels, le rejet des appuis que l'œil a accumulé
et qui le protègent contre la chute vertigineuse hors des sentiers de
l'intellect et de la culture. Mais puisque carol
prend le risque de cet enfouissement, de cette noyade, nous devons la suivre,
lui faire confiance, car les territoires limitrophes qu'elle atteint sont aussi
les nôtres. Nous devons donc lui être gré de nous donner à voir ce que sera le
monde, quand enfin la marée des apparences se sera retirée.
Frédéric Voilley
critique
Mars 2001
