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Débats
sur la complexité
articles et réactions extraits de la
liste du CIRET-
Centre International de Recherches et d'Études Transdisciplinaires
(CIRET) 2004
http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/
Mis en ligne avec l’aimable autorisation de
Basarab Nicolescu
Critique de la
"complexité"
Andreu Solé
Professeur à HEC – Paris
« C’est dire que tout est complexe »
affirme Edgard Morin ,
auteur d’une contribution majeure à ce qu’il est convenu d’appeler la « pensée
de la complexité ». Il précise : « la démonstration de la complexité physique
vaut ipso facto pour la sphère biologique et la sphère anthropo-sociale,
et dispense d’y faire la démonstration. » Comme en témoignent ces remarques,
nous avons affaire à une vision du monde.
Nous référant à nos travaux de recherche sur la notion de « monde » , nous entamons cette étude par une interrogation
délibérément naïve : la complexité du monde est-elle une réalité ? Nous nous intéressons, ici, aux relations entre complexité et
sciences sociales Dans ce qui suit, « monde » veut dire « société humaine », «
civilisation », « culture ».
« Que c’est beau ! »
L’événement se
produisit, il y a quelques années, au parc de La Villette de Paris. Dans un
silence respectueux, assis sur des gradins, nous suivions attentivement les
gestes de deux « Indiennes », vêtues de leur costume
traditionnel. Assises sur leurs talons, silencieuses, respectant un rythme lent
et régulier, elles prenaient (par toutes petites grappes) du sable de couleur
et laissaient glisser les grains entre leurs doigts – délicatement. Elles dessinaient
avec du sable (jaune, bleu, vert, noir …). Admiratifs, nous regardions les
éphémères peintures de sable réalisées sous nos yeux comme des œuvres d’art,
nous ne pouvions pas ne pas considérer les deux « Indiennes » comme des
artistes.
Pourtant, il n’y a pas d’art, pas d’artiste dans le monde qui se mettait ainsi
en scène. Commentaire d’un « artiste indien » contemporain affiché, durant
l’été 2002, au Museum of Indian
Arts & Culture de Santa Fe
(Nouveau Mexique, Etats-Unis) : « Art is not found in our langage. In my langage, we call it pottery painted with designs to tell us a
story. Shall we call it « Art » ? I hope not. It may lose its soul. It’s life, it’s
people. »
Dans le monde navajo, la réalisation de peintures de sable est un moment d’une
démarche comportant également des chants, des prières, des danses. Ces rituels
sont nécessaires à la guérison du malade : ils doivent rétablir l’équilibre
perdu, aider la personne à retrouver l’état hozho –
l’harmonie. Pour ce monde, guérison, beauté, équilibre, harmonie, ordre, bien,
sont un seul et même mot, une seule et même idée, un seul et même sentiment,
une seule et même « réalité ». Pour les Navajo, il n’y pas l’art, la religion,
la morale, la médecine. Confondues, indissociables, ces catégories, ces «
réalités », n’existent pas pour ces humains.
Se dire (ce fut notre réflexe à tous), voire s’exclamer comme certaines
personnes, « Que c’est beau ! », voir des artistes, qu’est-ce que cela signifie
?
Le monde le plus intelligent ?
L’adjectif complexe vient du latin complexus « fait d’éléments imbriqués »,
participe passé adjectivé de complecti « embrasser,
comprendre », de cum, com et plectere
« plier, entrelacer » . Au XVIe
siècle, en France, le mot complexe (par exemple, dans l’expression « complexe
querelle ») qualifie ce qui est composé de divers éléments hétérogènes.
Complexité signifie donc multiplicité d’éléments et de relations entre ceux-ci.
Les tenants de la « pensée de la complexité » font une distinction, à leurs yeux majeure, entre complexité et complication. La
complication, précise Morin , est un « embrouillamini
d’interactions innombrables entre une très grande variété de composants ». Le «
compliqué » peut être réduit à quelques éléments simples, complication suppose
des relations simples (univoques, mécaniques) entre ceux-ci. Complexité suppose
: désordre, aléa, interaction entre observateur et observé, incertitude,
rétroaction, indétermination, multidimensionnalité,
associations antinomiques (continu/discontinu, par exemple), paradoxes.
Désordre, par exemple, n’est-ce pas un mot pour qualifier une relation entre
des éléments ? Ces mots et expressions (omniprésents dans les écrits de Morin)
ne désignent-ils pas – tous - des relations ? L’idée de complexité ne fait donc
qu’ajouter des relations et des dimensions à celle de complication. Par
exemple, complication implique une causalité simple : une relation
cause – effet. Il y a complexité
quand il y a une relation rétroactive de l’effet sur la cause. Autre
illustration, Morin explique que l’idée de complication ignore la relation
observateur/observé, que celle de complexité la suppose : «
L’observateur/concepteur doit être non éliminé, mais introduit dans la descrïption/explication du phénomène étudié. L’objet
(naturel) est coproduit par le sujet (humain). » Un examen attentif du
langage des tenants de la « pensée de la complexité » révèle que leur
distinction complexité/complication ne remet aucunement en cause ce que
l’étymologie nous apprend du mot complexité. Affirmer la nécessité de « penser
la complexité », c’est demander au chercheur, au dirigeant, à chacun de nous,
d’embrasser toujours plus d’éléments (d’entités, de composantes, de dimensions)
et de relations.
Les théoriciens de la « pensée de la complexité » opposent celle-ci à la «
pensée simplifiante » - qui réduit le monde à quelques éléments et relations
simples. Le langage utilisé, la tonalité de leurs formulations, sont sans
équivoque : la première pensée est supérieure à la seconde. L’intelligence du
monde est l’intelligence de sa complexité. On va jusqu’à associer « pensée
simplifiante » et barbarie : « La pensée simplifiante, écrit Morin, est devenue
la barbarie de la science. C’est la barbarie spécifique de notre civilisation.
C’est la barbarie qui aujourd’hui s’allie à toutes les formes historiques et
mythologiques de barbarie. »
Les peintures de sable nous font découvrir un monde qui ne distingue pas l’art,
la religion, la morale, la médecine. Pour la « pensée de la complexité », nous
avons affaire à une « pensée simplifiante », donc à un monde moins intelligent
que le nôtre (nous, nous considérons plus d’éléments et de relations). La «
pensée de la complexité » est un point de vue qui rejoint celui selon lequel
les Navajo sont des humains dotés d’une « mentalité primitive ». Evitons tout
malentendu : nous ne sommes pas en train de dire que les tenants de la « pensée
de la complexité » pensent cela de ce monde. Nous croyons nécessaire de poser
la question suivante : se rendent-ils compte des implications de la pensée
qu’ils défendent, sont-ils conscients que cette
pensée présuppose que notre monde est le plus intelligent, que les autres
mondes sont inférieurs, barbares ?
Quelle est la réalité de nos réalités ?
Notre monde distingue : l’économie, le social, le politique, la morale, la
religion, la science, la technique, l’art …Pour nous, ce sont des éléments
différents qu’il faut embrasser dans la réflexion, des réalités distinctes dont
il faut tenir compte dans la décision, des relations qu’il faut intégrer dans
l’action. Autre interrogation naïve qui s’impose : quelle est la nature de ces
relations, quelle est la réalité de ces réalités ?
Se référant aux célèbres Pensées de Pascal, le philosophe André Comte-Sponville explique qu’une grossière erreur est
de tout confondre. Il distingue quatre grands « ordres » : l’ordre qu’il
qualifie de techno-scientifique (qui inclut
l’économie), l’ordre juridico-politique, l’ordre de la morale, l’ordre de
l’amour. Ces ordres obéissent à des « logiques » différentes, les confondre
serait ridicule, insiste-t-il. La « grille de lecture » du monde proposée par Comte-Sponville
n’est-elle pas notre manière spontanée et obligée de voir le monde, d’en parler
? N’est-ce pas, pour chacun d’entre nous, un réflexe, de distinguer la science,
la technique, l’économie, le juridique, la politique, la morale … Le découpage
peut être différent, les distinctions peuvent être plus ou moins affinées, les
dénominations des éléments (des ordres, pour reprendre le mot de Pascal) peuvent
varier, mais il s’agit de la même manière de concevoir, de voir le monde.
Surtout, c’est le point essentiel dans ce débat, selon le philosophe, ces
ordres existent dans toute société humaine et pour tout humain. C’est pour lui,
une telle évidence qu’il n’y a pas lieu à débat.
Prendre conscience de ce qui nous arrive lorsque nous regardons des « Indiennes
» navajo réaliser leurs peintures de sable, c’est commencer à douter de cette
évidence. L’art, n’est-ce pas une catégorie à nous – une réalité à nous – que
nous projetons sur les autres mondes ?
L’invention de la « réalité économique »Considérons l’économie – une des
réalités les plus évidentes et les plus contraignantes pour nous. « Il devrait
être évident, écrit Louis Dumont, anthropologue, qu’il n’y a rien qui ressemble
à une économie dans la réalité extérieure, jusqu’au moment où nous construisons
un tel objet (…). Etant donné la primauté de la vue économique dans le monde
moderne, il est naturel de supposer que cette vue doit être profondément enracinée
dans la constitution mentale de l’homme moderne (…). » L’économie ne
serait donc pas une composante de toute société humaine. La « réalité
économique » serait une création de notre monde, elle aurait été inventée par
l’homme moderne. Cette hypothèse surprend, beaucoup ont du mal à l’accepter.
Des travaux des anthropologues et des historiens, il ressort que cette
invention se produisit en Europe, entre la fin du XVIIe
et le milieu du XVIIIe siècle. Sans doute, est-ce
dans Deux Traités du gouvernement civil publié par le philosophe anglais John
Locke en 1690, que, pour la première fois, est clairement posée une entité
nommée « économie » séparée du politique, et hiérarchiquement supérieure à lui.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec le célèbre
«Tableau économique » de François Quesnay, l’économie devient un tout distinct
et cohérent, une composante autonome, obéissant à une logique propre. Autre
contribution majeure à l’invention de la « réalité économique » (de la science
économique), les célèbres Recherches sur la nature et les causes de la richesse
des nations (1776) d’Adam Smith dans lesquelles on peut lire, par exemple : «
Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que
nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur intérêt propre. Nous ne
nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est pas de
nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage.»
Soutenant que l’unique manière d’obtenir la richesse de la nation, d’améliorer
les conditions de vie de l’ensemble de la population, est de stimuler l’égoïsme
(la poursuite des intérêts individuels), que, grâce à une « main invisible »
l’égoïsme produit son contraire – le bien général -, le philosophe écossais
détache l’économie de la morale : les lois de l’économie sont indépendantes de
celles qui régissent la morale. « L’ensemble de ces rapports (de production),
écrit Marx, forme la structure économique de la société, la fondation réelle
sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent les
formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie
matérielle domine en général la vie sociale, politique et intellectuelle. »
L’idée que l’économie est la réalité fondamentale de la société humaine
est donc défendue aussi bien par Smith que par Marx, par le libéralisme que le
marxisme.
De la même manière que nous ne pouvons pas ne pas voir de l’art dans les
peintures de sable navajo, nous ne pouvons pas ne pas trouver de l’économie
dans toute société humaine. L’homme moderne projette sur tous les autres
mondes, son invention fondamentale : la « réalité économique ».
La dissolution de l’Homme par les sciences humaines
Autre catégorie créée, autre entité inventée, par notre monde, le « politique
». L’idée qu’il existe une « réalité politique » autonome, ayant sa propre
logique, s’affirme, en particulier, avec Machiavel. La contribution du penseur
florentin à l’invention de cette « réalité » est décisive : il fonde la «
science politique » en détachant la politique de la religion et de la morale.
Dissocier le politique, la morale, la religion, est inconcevable, par exemple,
pour les Grecs. Séparer, comme le fait l’esprit moderne, la philosophie et la
science est tout aussi impensable pour ces mêmes Grecs.
Autre fait historique qui peut surprendre, la catégorie « religion » est
également une création de notre monde. La notion de religion est absolument
étrangère au Moyen Âge, dans ce monde tout est religion, remarque l’historien
Jacques Le Goff . C’est, semble-t-il, au XVIe siècle que l’entité religion apparaît, que la «
réalité religieuse » est créée.
Bien que trop rapide, ce détour par les mondes navajo, grec et médiéval, nous
permet de voir notre point aveugle. Economie, politique, religion, science,
philosophie, art …En multipliant les « réalités », l’esprit moderne explose le
monde et, finalement, le « complexifie ». Que l’on pense aux multiples débats
sur les relations entre l’économie et le politique, le social et l’économie, le
religieux et le politique ou encore la science et l’éthique. Induits par les
catégories en question, ces débats sont propres à notre monde. Ces discussions
sont nées avec ces « réalités », inventées par notre monde.
La perspective historique que nous adoptons dans cette étude révèle que la «
pensée de la complexité » est inhérente à la vision moderne du monde. La «
pensée de la complexité » complexifie le monde, elle justifie le langage
propre à notre monde.
Cette « complexification » du monde est produite, dans une large mesure, par
les sciences humaines. La création et le développement de ces sciences
(économie, sociologie, science politique, psychologie, histoire…) a contribué à
légitimer et à renforcer la croyance en la « réalité économique », la « réalité
politique », la « réalité historique » ... Chaque discipline est, elle-même,
toujours plus éclatée : il existe, par exemple, une sociologie du travail, une
sociologie des religions, une sociologie de l’art …Le monde et l’Homme sont mis
en miettes. « Le but dernier des sciences humaines – rappelle Claude
Lévi-Strauss - n’est pas de constituer l’homme, mais de le dissoudre. »
L’histoire des sciences humaines est celle du travail de dissolution de l’Homme
et du monde. Travail entrepris au nom de la science. Rappelons que les sciences
humaines sont une création de notre monde.
Les deux conceptions de la complexitéLes définitions de la complexité
fournies par les défenseurs de la « pensée de la complexité », leur distinction
complexité / complication, contiennent une ambiguïté fondamentale au plan
épistémologique. Un grand débat fait défaut dans leurs écrits, celui portant
sur la question : quelles sont les relations entre complexité, langage et
réalité ?
« C’est notre attitude devant le réel qui va déterminer, en fin de compte, le
destin de notre monde. », souligne Basarab Nicolescu . Dans un
tout autre style, Fernando Pessoa remarque : « Il n’y a d’autre problème que
celui de la réalité, et c’est là un problème insoluble, mais bien vivant. Que
puis-je savoir de la différence entre un arbre et un rêve ? Je peux toucher
l’arbre ; je sais que je possède le rêve ; Qu’est-ce donc que cela, dans sa
vérité ? » La question de la relation entre langage et réalité a fait
l’objet d’innombrables et grandes disputes, elle est discutée depuis fort
longtemps. Nous nous limiterons à rappeler - très
schématiquement - les deux grandes thèses qui s’opposent.
Pour la plupart des philosophes, des historiens, des sociologues, des
économistes, pour la plupart d’entre nous, les catégories, les concepts, les
mots, désignent, montrent, révèlent, ce qui existe – le réel. Ce sont des
étiquettes permettant d’identifier, de reconnaître les réalités que sont les
choses, les phénomènes, les événements ... C’est la thèse « réaliste », qui
stipule que le langage reflète la réalité. « Le réalisme est la thèse selon
laquelle le monde existe indépendamment des représentations que nous en avons.
», rappelle le philosophe américain John Searle. Pour le point de vue
réaliste, la réalité est « quelque chose » d’extérieur et d’indépendant (un
fait, le contexte, l’environnement) qui s’impose à l’esprit, au corps, à
l’observateur. La thèse que l’on peut qualifier de « constructiviste » – celle
à laquelle se réfère cette étude – renverse la relation entre langage et
réalité. Elle postule que les catégories produisent ce qu’elles montrent, que
les mots construisent ce qu’ils désignent - que le
langage crée la réalité. Cette idée, que beaucoup continuent de rejeter
(parfois avec agressivité), Fernando Pessoa, en poète, la formule ainsi : «
Nous manufacturons nos réalités. La civilisation consiste à donner à quelque
chose un nom qui ne lui convient pas, et à rêver ensuite sur le résultat. Et le
nom, qui est faux, et le rêve qui est vrai, créent réellement une réalité
nouvelle. » Autrement dit, ce que nous appelons réalité, ce que nous
ressentons comme « quelque chose » d’extérieur, est le fruit de notre
imagination – imagination qui s’exprime dans les mots et catégories que nous
nous créons. Par exemple, avec la catégorie « économie » apparaît une nouvelle
réalité, une nouvelle contrainte, naissent de nouveaux débats. Selon cette
perspective, un monde est un langage, un langage crée un monde. Notre monde est
son langage – langage qu’il projette sur les autres mondes.
Deux conceptions de la complexité s’opposent. Pour le point de vue réaliste,
l’économie, la politique, la religion, la science, la technique, l’art, sont
des réalités – des entités qui existent indépendamment de notre langage, des
contraintes extérieures, que l’on retrouve dans toute société humaine. On
postule que la complexité est, si l’on peut dire, dans le monde, que le monde
est une réalité complexe qui s’impose à l’esprit, à l’observateur. A l’évidence
que la complexité du monde est une réalité - « quelque chose » d’extérieur (un
fait, une donnée, une contrainte extérieure) -, nous opposons l’idée que la
complexité est créée par nos catégories, qu’elle est l’effet de notre langage,
que la complexité du monde est une invention, celle de notre monde. Cette
distinction (seulement esquissée ici) est nécessaire si l’on veut clarifier les
débats.
Les tenants de la « pensée de la complexité » ne font pas référence aux deux
points de vue que nous venons d’évoquer. Leur position épistémologique n’est
jamais clairement exprimée et assumée. Cela dit, nombreux sont les indices dans
leurs écrits qui autorisent l’hypothèse selon laquelle nous avons affaire à une
pensée essentiellement réaliste. Pour la plupart de ces auteurs, « penser la
complexité » n’est-ce pas tenter de rendre compte de la
complexe réalité du monde ? La « pensée de la complexité » ne se
présente-t-elle pas comme volonté d’appréhender « la richesse du réel » ?
Le point de vue réaliste de la complexité n’est ni vrai, ni faux. De même, pour
le point de vue constructiviste. Ces deux thèses ne peuvent pas être
départagées par les faits ou l’observation. Chacune est en mesure de faire
valoir ses faits, ses observations. Ce sont deux positions épistémologiques,
philosophiques, a priori. Que peut faire le chercheur après les avoir
identifiées ? Etudier leurs respectives implications.
La gigantesque violence de notre monde
Pour désigner notre monde, notre langage, nous avons – c’est un réflexe –
employé le qualificatif « moderne ». Etant donné l’importance et le statut que
nous attribuons au langage dans notre démarche d’étude, il convient de se
demander : que signifie et implique ce mot ?
C’est un vieux mot, apparu au Moyen Âge. Au départ, sa signification est
neutre, il veut dire : présent, actuel. Un basculement se produit, note Jacques
Le Goff : « A partir de la fin du XIIIe
siècle, une certaine idée de progrès et de combat contre le passé se fait jour.
» Depuis, le mot « moderne » contient un présupposé massif : ce qui est
actuel est supérieur à ce qui fut, aujourd’hui est mieux qu’hier, le passé est
dépassé. Avec le surgissement de l’idée de progrès, la valorisation du
changement et du nouveau, l’adjectif « moderne » finit par signifier «
supérieur ». Qualifier ce monde de « moderne », c’est affirmer qu’il est
supérieur – à tous les autres mondes, passés et présents. Peut-on, après avoir
découvert l’histoire et le présupposé de ce mot, continuer à qualifier notre
monde de « moderne » ? N’est-ce pas arrogant, dangereux ?
Les travaux des ethnologues et des historiens nous apprennent que tout monde se
croit le plus civilisé, ou le plus sage, ou le plus indispensable à la marche
de l’univers, etc. Les Grecs traitaient les autres de barbares. Les Aztèques se
croyaient investis, par les dieux, d’une mission grandiose – empêcher le retour
du néant : grâce aux sacrifices humains, ils transmettaient au soleil l’énergie
nécessaire pour qu’il se lève et entreprenne son indispensable course dans le
ciel. Les Cathares étaient persuadés qu’ils étaient les vrais chrétiens ; le
monde existant leur paraissait méprisable, l’Eglise étant, à leurs yeux, «
maquerelle et putain ». Les ethnologues ont remarqué que beaucoup de mondes
premiers se nommaient « les hommes », les « vrais hommes », les « meilleurs hommes
». La croyance en sa supériorité n’est pas l’apanage de notre monde.
« Pourquoi les fils du Soleil – les Blancs – sont-ils aussi remuants ? »
demande l’un des indigènes du Grand Nord que Jack London met en scène
dans l’une de ses nouvelles, écrite en 1902. « Pourquoi ne restent-ils pas chez
eux ? Le peuple de la Neige n’erre pas, lui, sur les terres du Soleil (…) Car
le soleil pénètre leur sang, les embrase et emplit leurs cœurs de convoitises
et de passions. Ils sont consumés de désirs qu’ils n’arrivent jamais à
satisfaire. De plus, ils sont la proie d’une agitation vraiment diabolique. Ils
sont éparpillés sur la terre pour peiner, souffrir et lutter indéfiniment. »
Ces quelques phrases du romancier ne nous font-elles pas
ressentir la singularité de notre monde - la gigantesque violence qui le
caractérise ?
Cela commença dans les toutes les dernières années du XVe
siècle. « Découvert » en 1492, le Nouveau Monde fut conquis en un éclair. Des
groupes d’aventuriers espagnols et portugais, prêts à tout, mirent fin
aisément, à l’empire aztèque, à l’empire inca, et à bien d’autres mondes, moins
connus, d’Amérique centrale et du sud. Après la conquista,
il y eut la conquête de l’Ouest entreprise par les Américains. Il y eut les
conquêtes réalisées par les Anglais et les Français, encore plus au Nord du
continent américain. Il y eut la conquête de l’Australie, par les Anglais. Il y
eut la colonisation de l’Afrique, de l’Asie, du Moyen Orient, du Pacifique, par
les Allemands, les Anglais, les Belges, les Espagnols, les Français, les
Hollandais, les Portugais, les Russes ... Notre monde a remporté une victoire
totale sur le « monde communiste ». En cinq siècles (XVIe
– XXe siècle), l’Europe s’est emparée de la planète,
fortement aidée à partir d’un certain moment par l’une de ses créations, les
Etats-Unis.
Provoqués par l’arrivée des Européens, des épidémies tuèrent des millions de
personnes dans la Nouvelle-Espagne (Mexique). Le travail forcé et l’esclavage,
ici et là, tuèrent également beaucoup. Des populations furent déportées, celle
de l’île de Pâques, par exemple. Des peuples sombrèrent dans l’alcoolisme,
voire la folie. Des groupes entiers préférèrent se suicider plutôt que perdre
leur liberté. Des images, des scènes, des dates, des noms (Cortés, la traite
des Noirs, la victoire de Sitting Bull sur Custer à Litlle Big Horn, la bataille de Dien
Bien Phu, la chute du mur de Berlin …), peuplent
notre imaginaire. Mais, cette terrible histoire reste largement méconnue.
Sommes-nous prêts à l’assumer ?
On pourra rétorquer que l’histoire humaine est une suite de conquêtes et
d’invasions. Il y eut, par exemple, les conquêtes romaines, l’élimination du
monde gaulois qui débute avec la victoire de César. Un fait concernant,
justement l’empire romain, peut aider à faire ressortir la spécificité de notre
monde. Les Romains s’arrêtent dans leur conquête, ils dressent un mur
– le limes. Ils savent qu’il y a des humains
derrière, ils n’ont pas forcément peur d’eux, ils pourraient aller plus loin,
pourtant ils s’arrêtent. Tous les conquérants s’arrêtent à un moment donné.
Notre monde est le seul qui ne s’est pas arrêté dans sa conquête des autres
mondes, qui ne s’est mis aucun mur. Notre monde fut dirigé par les Espagnols,
les Anglais. Il l’est, à présent, par la puissance nord-américaine. Que se
passe-t-il, aujourd’hui, en Afghanistan, en Irak ? Ne cherche-t-on pas à
remplacer des mondes jugés archaïques et dangereux par le monde « moderne » ?
Notre monde s’est fixé une folle mission : « moderniser » - pour leur bien -
tous les humains sur terre. Eliminer tous les autres mondes sur la planète, tel
est son programme. N’est-on pas en droit de parler de totalitarisme ? Cette
folle conquête de l’humanité fut entamée au nom de la vraie foi, de la
civilisation ; elle continua au nom du progrès, de la raison ; elle se
poursuit, aujourd’hui, au nom de la liberté, du développement, de la
démocratie, des Droits de l’Homme. Le « risque majeur », n’est-ce pas, plus que
jamais, la gigantesque violence que comporte le projet totalitaire de notre
monde ?
Quelle attitude face aux risques de démission et de cynisme ?
Nous avons essayé de montrer que la « pensée de la complexité » est une
invention de notre monde. D’où, l’interrogation sur laquelle débouche cette
étude : existerait-il une relation entre cette pensée et la violence propre à
notre monde ?
Nous avons souligné que la « pensée de la complexité » est, dans l’ensemble, un
point de vue réaliste sur le monde. Affirmer la complexité du monde, en
présupposant donc qu’il s’agit d’une réalité - d’une contrainte extérieure -,
n’est-ce pas réduire la liberté humaine ? Insister sur la nécessité de tenir
compte, dans la réflexion et la décision, de toujours plus d’éléments (la «
réalité économique », la « réalité politique », la « réalité sociologique » …)
et de relations (par exemple, celle entre l’effet et la cause), n’est-ce pas
limiter, toujours plus, la capacité d’action sur le monde ? Le réalisme étant
une position philosophique appelant l’adaptation à la réalité du monde, la « pensée
de la complexité » tend à justifier et renforcer la sensation que nous
disposons, tout au plus, d’une « marge de liberté ». Croire en la complexité du
monde, en la « réalité économique » en particulier, n’est-ce pas se convaincre
que notre liberté (personnelle et collective) est marginale ? « Ce que je fais,
c’est contre la liberté humaine » : révélateur est l’aveu de Fernand Braudel , dont le projet d’« histoire totale » (qui
mobilise l’ensemble des sciences humaines) est une des expressions les plus
remarquables de la « pensée de la complexité ». Son travail, explique
l’historien consiste à dévoiler (grâce notamment à l’économie, la géographie,
la sociologie) les « réalités de base de l’Histoire »– réalités qui
contraignent, orientent l’action des hommes. Mais, l’histoire ne nous
apprend-elle pas que – pour le pire et le meilleur - ce sont toujours des idées
simples qui transforment le monde ? La « pensée de la complexité » est une
vision du monde qui tend à favoriser l’acceptation du monde existant, qui est
de nature à justifier la démission face à l’« état du monde » - face donc à la
gigantesque violence, au totalitarisme, qui caractérisent notre monde. En
réduisant notre liberté, la « pensée de la complexité » réduit notre
responsabilité. Précisons, que nous parlons d’une pensée, non des intentions et
des convictions de ses théoriciens et défenseurs.
Etant donné le paysage qui vient d’être esquissé, quelle attitude le chercheur
peut-il adopter ? Un point d’ancrage fort de sa démarche de travail peut être
la transdisciplinarité – réaction salutaire face au travail de dissolution de
l’Homme et du monde, mené en particulier par les sciences humaines. Basarab Nicolescu souligne la persistance des confusions :
très souvent, on confond interdisciplinarité, multidisciplinarité et
transdisciplinarité, insiste-t-il. La transdisciplinarité n’est ni une nouvelle
discipline, ni une méta-discipline englobant et
coiffant toutes les disciplines existantes, remarque-t-il. Comme l’indique le
préfixe « trans », il s’agit d’une démarche
d’investigation qui traverse les disciplines et les dépasse. C’est la
compréhension du monde que vise la démarche transdisciplinaire, insiste Nicolescu.
Notre étude débouche sur quelques réflexions et suggestions concernant les
relations entre transdisciplinarité et complexité. Si l’on admet – position
philosophique a priori – que la démarche de recherche transdisciplinaire n’a
d’intérêt que si elle nous aide à être plus libres et donc plus responsables,
il est nécessaire de retravailler la question de la complexité en se libérant
de la « pensée de la complexité ». En commençant par évoquer notre manière de
regarder deux « Indiennes » navajo réaliser des peintures de sable, nous avons
voulu suggérer la nécessité du détour (par d’autres mondes) afin d’éviter le
risque d’ethnocentrisme. Nous proposons de reprendre le débat, dans une
perspective historique, en partant des fondements épistémologiques de l’idée de
complexité.
Revenons à notre point de départ. Tout est complexe, affirme la « pensée de la
complexité ». Cette exclusion, cette condamnation, du simple, ne
comportent-elles pas des dangers ? La morale, n’est-elle pas faite d’impératifs
catégoriques (tu dois, tu ne dois pas), c’est-à-dire d’idées on ne peut plus
simples ? La « pensée de la complexité » ne serait-elle pas de nature à
alimenter le cynisme ambiant ?
Notes et bibliographie
Edgard Morin, « La Méthode. 1. La Nature de la Nature
», Seuil, 1977, p. 378
Andreu Solé,
Créateurs de mondes, Editions du Rocher (« Transdisciplinarité »), 2000.
« Le mot “art” n’existe pas dans notre langue. Dans notre langue, nous
disons que c’est de la poterie avec des dessins qui racontent des histoires.
Faut-il appeler cela « art » ? J’espère que non. Cela pourrait lui faire perdre
son âme. C’est la vie, c’est des personnes. »
Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, p. 459.
Edgard Morin, La Méthode. 2. La Vie de la Vie,
Seuil, 1980, p. 356.
Edgard Morin, La Méthode. 2. La Vie de la Vie,
Seuil, 1980, p. 357.
Edgard Morin, « La Méthode. 1. La Nature de la
Nature », Seuil, 1977, p. 387.
André Comte-Sponville, « Le capitalisme est-il
moral ? », in Valeur et vérité, PUF, 1994, pp. 207-226.
Louis Dumont, Homo aequalis, Gallimard, 1985,
pp. 33, 34.
Adam Smith, La richesse des nations, vol.1, Flammarion (« GF »), 1991, p.
82.
Karl Marx, Critique de l’économie politique, in Karl Marx. Oeuvres
(volume 1), Gallimard (« Bibliothèque de la Pléiade »), 1965, 272.
Jacques Le Goff (avec la collaboration de
Jean-Marie de Montremy), A la recherche du Moyen Âge,
Audibert, 2003, pp. 59-60.
Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Plon (« Pocket
»), 1962, p. 294.
Basarab Nicolescu, Nous, la particule et le
monde, Editions Le Mail, 1985, p. 13.
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité,
Christian Bourgois Éditeur, 1992, p. 107.
John Searle, La construction de la réalité sociale, Gallimard, 1998.
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité,
Christian Bourgois Éditeur, 1988, p. 39.
Jacques Le Goff, L’imaginaire médieval, Gallimard, nouvelle édition1991, p. 7-8.
Jack London, Les enfants du froid, Phébus, 1999, p. 98-122.
Cité par François Dosse, L’Histoire en miettes,
La Découverte (« Pocket »), 1987, p. 114.
Basarab Nicolescu, La transdisciplinarité, manifeste,
Editions du Rocher
(« Transdisciplinarité »), 1996.
-
réponse de J Brenner (CIRET)
Joseph
Brenner
1. I am in complete agreement with the
humanist position taken by Andreu. In fact, my only criticism is that he has
not defended it as strongly as he might have.
2.
I share Andreu's view of Morin, and only wish to emphasize that Morin's
statement about physical complexity applying "ipso facto" to the
other spheres and not requiring demonstration is finally reductionist. As
Basarab has shown, one must not neglect the "why" - why something
"like" complexity applies - namely, the underlying principle of
dynamic opposition operating at all levels of reality.
3.
A better way of distinguishing between the domains of application of complication
and complexity is suggested by Lupasco. In the first, where simple relations
are involved, classical binary logic applies; in complexity, where as Morin
says correctly, cause and effect are related retroactively (better,
contradictorially),the Lupasco logic of the included middle applies. Relations
and dimension are not, as Andreu suggests, just added to complication;one goes
to a new level of reality involving new laws.
4. Andreu should have pointed out that a realism is possible - that of Lupasco and
Nicolescu - that does not require the separation of the world and our
representations of it, of internal and external,of the knower and the known.
Searle is dépassé. Philosophers like Michael Dummett have established strong
positions that support a non-linguistic view of reality, and accordingly of the
non-essential role of standard definitions of truth and the principle of
bivalence. Andreu should say more than just that the realist view "is
neither true nor false".
5. Having said this, Andreu is right in saying that in general, the "concept
(thought) of complexity", as "an invention of our world", is
used in a totalitarian fashion to reduce responsibility, etc.
6. So, to conclude, I emphasize the importance of Andreu's final statement
about the dangers of excluding or condemning the "simple". Just as
dangerous, however, in my view, is excluding or occulting the relation of
dynamic opposition, of contradiction between the simple and complex aspects of
events and phenomena in general. We can all look forward then, to Andreu's future
remarks on the epistemological foundations of complexity,recognizing that they
must be not only epistemological, butphysical/metaphysical and ontological as
well.
Joseph Brenner
A remark on Andreu Solé’s Critique de la << complexité >>
Josephine Papst
indexicals – Centre of transdisciplinary cognitive and state-system
sciences, Graz, AUSTRIA
jpapst@gewi.kfunigraz.ac.at
There are basically two topics in Andreu Solé’s Critique de la <<
complexité >>: an implicit one and an explicit. The implicit topic is the
aim of his Critique de la << complexité >>, namely to express a
criticism about the contemporary attitude of the masses – including the social
sciences and humanities – and based on that the attitude of policies to get
forward or to act in a so-called modern way without being aware about the
direction such a way goes. Andreu Solé
formulates his criticism as follows:
“Notre monde s`est fixé une folle mission: << moderniser >> – pour
leur bien – tous les humains sur terre. Eliminer tous les autres mondes sur la
planète, tel est son programme. N`est-on pas en droit de parler de
totalitarisme? Cette folle conquête de l`humanité fut entamée au nom de la
vraie foi, de la civilisation; elle continua au nom du progrès, de la raison,
elle se poursuit, aujourd`hui,
au nom de la liberté, du développement, de la démocratie, des Droits de
l`Homme. Le << risque majeur >>, n`est-ce pas, plus que jamais, la
gigantesque violence que comporte le projet totalitaire de notre monde?“ (p. 8)
The aim of Andreu Solé’s criticism is not expressed explicitly, but implicitly.
It is spoken of our world that shows many features of totalitarism in terms of
humanity, freedom, democracy, Human Rights and development. The concrete facts
and the features of a totalitarian power structure are not pointed out. The
question arises for what reason Andreu Solé did not criticise such a
destructive social tendency directly and explicitly in virtue of facts. Instead
of that he did something differently, and this is the second topic of his
Critique de la << complexité >>. What is criticised explicitly is
the assumption of the complexity of reality. Is there at least one argument
against the assumption of the complexity of reality Andreu Solé can provide? If
yes, what is it, and if no, what are the metaphors good for?
Andreu Solé takes his conception of complexity from the works by Edgard Morin –
I have to note that I am not familiar with that works – and refers to it as
<< pensée de la complexité >>. (p. 2) Also from these works the
notion “world” is taken off to refer to the social reality. Based on this
Andreu Solé focuses his interest to the relations between “complexité et
sciences sociales”, whereby within this framework the word “world” is used to refer
to “the society”, “the civilisation” and to “the culture”. (p. 2)
The starting point of Andreu Solé’s criticism of the notion of complexity is an
anecdote about two Indian who performed some painting with coloured sand in the
Parc de La Villette de Paris. For Andreu Solé the impressive paintings looked
like pieces of art, however, the two Indian were not considered as artists. To
give an explanation a comment by an Indian artist during an exhibition in the
Museum of Indian Arts & Culture of Santa Fe is quoted as follows: “Art is
not found in our language. In my language, we call it pottery painted with
designs to tell us a story. Shall we call it << Art >> ? I hope
not. It may lose its soul. It’s life, it’s people.“ (p. 2)
From this statement Andreu Solé conludes that Indian Cultures, such as the
Navajo, do not distinguish between the everyday world where they use pottery to
cook and so forth and the painting at such pottery. However, in the case that
the Navajo would not draw a distinction between the story told in terms of the
paintings on the pottery they would – for example – try to eat the animal on
the pottery and not take it as an element of a story told. Whether or not they
have the word „art” in their language or not, they have a good intuition or
realistic insight into the difference of the two contexts of reality: the real
physical world where they may hunt an animal to eat and the story told about
the hunting of an animal to eat. Even in other cultures paintings on the
pottery for everyday use are not taken to be art, but rather craftworks.
The Navajo might not have the word art, but nevertheless they do distinguish
between the physical everyday world and the story about the facts and events of
this everyday world that might appear on their pottery. The comment by the
Indian artist contains implicitly the claim that the Navajo use the mimetic
conception of art. What they tell in their verbal, written, painted or
otherwise in dances and rites performed stories is the reconstruction of their reality
or their everyday life. This is realism or the implicit commitment to a
realistic picture of the world the Indian live in. To tell stories with the
various means of expression is the way to make aware their fears and hopes.
Such a notion of art – whether or not this word is used or not – is part of all
the various former and contemporary cultures regardless whether or not they are
simple or highly elaborated. Reality in all its features – outside of the
languages spoken – is the bedrock of each culture and open minded cultures do
not restrict themselves to mimesis and stories told according to the tradition
in power. Open minded cultures allow for progress, and therefore, for a
distinct conceiving of all the visible and invisible features of reality, of
their everyday life.
Based on an unsound derivation from the use of words in the natural language of
the Navajo Andreu Solé formulates an interpretation of the Navajo Culture that
does not take care for the attitude of the Navajo in their distinctions and
attitudes they use in their everyday life. Furthermore, to use rites of healing
and to come up to harmony includes the beliefs into dynamics and progress. So,
harmony cannot be taken to be a stable statues, but rather something that is to
achieve in order not to get lost. Whatever means are used for that achievement,
implicitly or explicitly.
Andreu Solé, however, uses his anecdote with the two Indian and the comment by
an Indian artist to claim a somehow stable „simple reality“ as „the only good
picture of cultures“, and it seems that reality is something taken to be bad eo
ipso. Then the imagination of the simple is put into performative power as the
only objection against the conception of the complexity of reality. The
contrast Andreu Solé tries to establish is that between the conception of the
complexity of reality and the apparently simple reality, as it is evoked by the
stories about the Indian Cultures according to Andreu Solé’s anecdote.
Instead of a clarification of the conception of complexity in the works by
Edgard Morin Andreu Solé uses a mutually exclusive contrast between his
imagination of the simple reality and the complex reality. The simple is the
good harmony and order and the complex reality is the bad disorder and so
forth. With respect of the evaluation as more intelligent or inferior or
barbarous I have no idea what the content should be – neither by the
explanations formulated by Andreu Solé nor the passages quoted from Edgard
Morin. I do not understand the evaluation presented.
Against the background of the contrast between the mutually exclusive simple
and complex reality on the one hand, and on the other hand their evaluation as
mutually exclusive good and bad Andreu Solé formulates the question: Quelle est
la réalité de nos réalités? And Quelle est la nature
de ces relations, quelle est la réalité de ces réalités? (p. 3f.)
Andreu Solé missed the most basic point, namely that all human beings, the
Navajo and a human being from – for example our European Culture – face reality
independent of the story told about it: some myth or some scientific story.
Both wants to get truth, and therefore, they improve the story or try to
improve it based on the reality they are faced with. For methodological reasons
both will have to use implicitly or explicitly distinctions and appropriate
methods. The Navajo will not cook with stories neither does the European, both
will cook with some kind of fire. Physically there exist different sources for
cooking. Andreu Solé confuses the question about reality with all its manifold
features and the various methodological considerations and means to approach
such a reality. From the point of view of acting adequately in a particular
situation in time by a particular person the perspective is an unified one, for
both the Navajo and the European and for each human being on this earth and
wherever there might be self-conscious beings.
However, there might go something wrong in the case that people use so-called
scientifically based explanations for the justification of acting inadequately
and destructive on our human society. Yet a criticism of acting inadequately in
society by whomever is formulated at the wrong place in the case that instead
of that a methodologically clear approach with its limits is criticised.
Therefore, I conclude that the criticism of the conception of the complexity of
the reality or of our reality is a misleading one, since the insight that the
reality is complex does not entail the thesis that there does exist more than
one reality. It has nothing to do or in common with economical and political
totalitarism Andreu Solé intends to criticise.
Exchange of the different things and the option to call some property to be
someone’s own is a very old phenomenon in societies. There was a shift from the
property that was regard to be common good to the property that was individual
good. To act independently from some people in political or in familiar power
was and is correlated to economic independence. In short, the issue of John
Lock’s Two Treatises of Government is not „l’invention de la réalité
économique“ (p. 4), but the justification of property owned by private persons.
Economy was and is part of reality, and not an invention by philosophers or
political scientists. The problem is how to describe the feature of exchange
within societies. For example, also the feature of deception in exchange
already appears in the works by Adam Smith. A reference I can provide for this
question is the work by Caroline Gerschlager, Is (Self-) Deception an
Indispensable Quality of Exchange? A new Approach to Adam Smith. (2000 – 2002)
What John Locke, Adam Smith and others did was not the invention of economy but
rather to try to approach a phenomenon that was an important part of the
reality that was able to get dominance over human beings, individually and
collectively.
What is the story about exchange in the Navajo-Society? Andreu Solé keeps
silent about that question.
Despite all the considerations above there is a very important insight Andreu
Solé formulates, namely that the sciences called humanities are about to
dissolve the human being. (p. 5) This is a serious problem of the contemporary
sciences with respect to human.
Unfortunately Andreu Solé himself continues to point besides his intentions.
Andreu Solé creates two conceptions of complexity. He calls the first one the
realist conception and the second one the constructivist conception of
complexity. The very old question on what there is is an ontological question,
and how can we know – whereby to know something means to get truth or
semantically speaking true statements about what there is – is the
epistemological one. Whatever ontology we use the mind and the representation
of occurrences of the physical and social part of reality seem to be different
entities. Andreu Solé is very confused about his use of the notion of realism. He writes:
„C’est la thèse << réaliste >>, qui stipule que le language reflète la réalité.” (p.
5) Here Andreu Solé refers to a causal theory of language and not to the
ontological thesis of the realist – that is known since Aristotle. The
ontological realist claims that reality – visible and invisible – is
independent from the descrïption. Therefore, there might be descrïptions of
reality that do not correspond to reality and that are therefore mistaken. To
come up to true descrïption of reality is the aim of sciences. Besides that
Andreu Solé refers to a statement by John Searle that was used to express his
commitment to ontological realism – not to investigate or proof it – in his
Reconstruction of social reality. Based on his commitment to ontological
realism he makes a difference between brute facts – physical facts – and
artefacts, which are creations by human beings. So, the reference to John
Searle does not help to explain realism and neither do the quotes Andreu Solé
takes out from Basarab Nicolescu’s and Fernando Pessoa’s works.
Ontological and everyday realism is compatible with linear and dynamical
descrïptions of reality, and with simple myths and complex theories about this
reality.
Andreu Solé defines the constructivist the other way around. He again uses the
causal theory of language – not an ontological thesis – when he writes: „La
thèse que l’on peut qualifier de << constructiviste >> - celle à
laquelle se réfère cette étude – renverse la relation entre langage et réalité.
Elle
postule que les catégories produisent ce qu’elles montrent, que les mots
construisent ce qu’ils désignent – que le langage crée la réalité.“ (p. 6)
In addition to that Andreu Solé claims his confused and in each point mistaken
descrïptions of realism and constructivism as a priori „positions
épistémologiques, philosophiques“. (p.6)
From this I conclude that Anrdeu Solé focuses on an important and serious
contemporary problem in sciences and in policies that he intends to criticise,
however, he his formulated criticism pointed besides his intentions.
Jean-Louis Le Moigne
professeur Émérite à
l'Université Aix-Marseille et Président du programme européen
Modélisation de la Complexité (MCX)
http://www.mcxapc.org
" Travailler à bien penser ", voilà le secret de … " la
pensée complexe "
Le texte de A. Solé (Critique de la " complexité
") que vous invitez vos amis à débattre contient quelques incorrections
sur lesquelles vous pourrez utilement attirer leur attention. Ne
sont- ils pas, eux aussi,'lecteurs pensifs' ?
Ce texte se présente dés la première ligne comme une " critique "
d'un "Edgar Morin, auteur d'une contribution majeure à ce qu'il est
convenu d'appeler la " pensée de la complexité ". Ce qui autorise
ensuite son auteur à dénoncer de présumés ' tenants de la " pensée de la
complexité "' (ou parfois, p.3, ' théoriciens de la " pensée de
la complexité "',ou encore 'défenseurs de
la " pensée de la complexité "', p 5. ).
Cette hypothétique " pensée de la complexité " (les guillemets
sont ceux du texte) constituerait selon A. Solé
" une vision du monde qui tend à favoriser l'acceptation du monde existant
"… qui … " réduisant notre liberté … réduit notre
responsabilité "
Le lecteur attentif se demande qui sont ces mystérieux 'tenants de "
la pensée de la complexité ". Ce ne peut manifestement pas être Edgar
Morin, qui n'a jamais utilisé l'expression " pensée de la complexité
" dans les milliers de pages qu'il a consacré depuis plus de 40 ans à une
compréhension approfondie de la pensée complexe et à l
'exploration des enracinements épistémologiques et culturels du
paradigme de la
complexité.
A. Solé ne cite (de seconde main) qu'un seul autre
nom, celui de F.Braudel, 'dont le projet d'
"histoire totale" est une des expressions les plus remarquables de la
" pensée de la complexité "', mais je ne crois pas que l'éminent
historien ait utilisé cette expression, même entre guillemets ! Alors qui ?
Le point sur lequel il importe d'attire l'attention de vos amis (dont
certains conviennent qu'ils " ne sont pas familiers avec l'œuvre d'Edgar
Morin " - remarque de J. Papst) est celui ci :
Jamais Edgar Morin n'a soutenu les thèses, (à mes yeux bien simplistes) que A. Solé lui attribue.
Un exemple entre dix : Pour quiconque s'est attaché à lire
et méditer avec sérénité les pages d'Edgar Morin sur l'éthique de la
compréhension, l'allusion à 'la réalisation des peintures de sable dans le
monde Navajo' sur laquelle s'appuie A. Solé pour
démontrer que la pensée complexe ne permet pas de reconnaître et de comprendre
l'insondable multidimensionalité d'œuvres à la fois
religieuse, artistique, magique
se retourne diamétralement : La pensée complexe nous incite à percevoir que
nous devenons 'les barbares, les 'inférieurs', chaque fois que nous simplifions
cette émerveillante complexité en la réduisant à un
banal 'art primitif' et en s'exclamant seulement 'Que c'est beau ! '
On trouverait, je crois, quelques textes d'inspirations fort
scientistes dans des traités mathématiques portant sur la dynamique des
systèmes non linéaires ou sur la complexité algorithmique, textes qui, bien que
n'utilisant pas l'expression " pensée de la complexité ",développent indirectement des thèses épistémologiques
(dites en général réalistes ou positivistes) voisines de celle que veut
pourfendre, non sans naïveté, A. Solé.
Mais tout lecteur de bonne foi conviendra que rien n'autorise à attribuer à
Edgar Morin une telle thèse. Ecrire que la " position épistémologique
(d'Edgar Morin) n'est jamais clairement exprimée et assumée ", c'est
vraiment lui faire un procès d'intention inadmissible.
Nul plus qu'Edgar Morin n'a plus contribué à s'attacher à argumenter sa 'position
épistémologique' et à convaincre ses lecteurs de l'importance de cette ascèse
intellectuelle. Que de fois nous invite-t-il, reprenant la formule pascalienne,
à " travailler à bien penser ", sans certitudes définitives et sans
arrogance magistrale.
Puisque le propos d'A. Solé s'organise autour de
l'antique " Querelle des Universaux et des Nominalistes "
(Ici : 'La complexité est-elle dans la nature des choses ou dans l'esprit
des hommes ?'), peut-on proposer à vos lecteurs peu informés et de bonne foi,
cette conclusion que je reprends dans le " Tome III de La Méthode, La
Connaissance de la
Connaissance " (1986, p. 232) :
'La reconnaissance de cette complexité ne requiert pas seulement l'attention
aux complications, aux enchevêtrements, auxinter-rétroactions,
aux aléas qui tissent le phénomène même de la connaissance ; Elle requiert plus
encore que le sens des nterdépendances et de la
multidimensionalité du phénomène cognitif, et plus
encore que l'affrontement des paradoxes et des antinomies qui se présentent à la
connaissance de ce phénomène. Elle requiert le recours à une pensée complexe
qui puisse traiter l'interdépendance, la multidimensionalité
et le paradoxe.
Autrement dit la complexité n'est pas seulement le problème de l'objet de
connaissance ; C'est aussi le problème de la méthode de connaissance nécessaire
à cet objet.
Cela nécessite … la formation, la formulation et le plein emploi d'une
pensée à la fois dialogique, récursive et hologrammatique.
Ce qui nous a permis :
- de déplacer et dépasser le problème des fondements ;
- d'éviter les Charybdes-Scylla
du holisme/réductionnisme, du constructivisme /réalisme, du
spiritualisme/matérialiste.
…
En effet, toute connaissance acquise sur la connaissance devient un moyen de
connaissance éclairant la connaissance qui a permis de l'acquérir.'
Je n'aurais pas pris la peine de rédiger cette note sur cette 'Critique' si je
n'avais constaté que tous ses lecteurs n'étaient pas normalement informés de
l'exceptionnelle contribution d'Edgar Morin à nos cultures contemporaines. En
la rédigeant me revient en mémoire une observation de P. Valéry sur
l'importance du " nettoyage préalable de la situation verbale " dans
ce type de critique, dés lors que l'on veut s'attacher,avec
probité, à 'travailler à bien penser'.
A. Solé pouvait-il subrepticement et sans informer
ses lecteurs, remplacer l'expression morinienne
'la pensée complexe' (et parfois,'penser la complexité') par l'expression (toujours
et curieusement entre guillemet) " Pensée de la complexité " ? : L'addition de ce 'de' n'en change-t-elle pas
complètement le sens? Ou pouvait il de même, remplacer l'expression 'pensée
simplifiante' par l'expression " pensée du simple"?
Pourquoi, une fois encore réduire l'intelligible au simplifié ?
Aurions-nous peur d'exercer nos intelligences?
J.-L. Le Moigne, 10/09/2004
Ludovic BOT
Débat sur la complexité au sein du CIRET
Témoignage d’un formateur
Un texte d’Andreu Solé
intitulé Critique de la complexité est à l’origine d’un débat au sein du CIRET. Remercions-le pour ce texte affirmant un point de
vue tranché sur un sujet devenu trop consensuel, ainsi que Basarab Nicolescu pour avoir lancé le débat au sein du CIRET.
La présente contribution est avant tout celle d’un responsable de formation en
école d’ingénieurs. Elle prend la forme d’un témoignage, parfois proche du
manifeste militant. Elle ne vise pas la critique de la notion de complexité en
tant que telle (s’écartant par là du propos d’Andreu Solé), mais celle de certains de ses usages et de leurs
conséquences observés dans les milieux de la formation des cadres. Il nous
semble important de prendre cette dimension en compte. Nos idées valent pour ce
qu’elles sont, mais aussi pour les effets qu’elles ont sur nous-mêmes et sur
autrui. Indiquons d’emblée qu’il n’est pas question pour nous d’attribuer les
usages que nous dénonçons aux auteurs qui sont à l’origine de l’actuelle
popularité de la notion de complexité (Edgar Morin, Jean-Louis Le Moigne,… ce dernier étant l’auteur d’une contribution au
présent débat à laquelle nous ferons référence). Il nous semble au contraire
que le problème a pour origine des lectures trop superficielles de ces auteurs,
associé à un manque de recul sur le contexte
scientifique dans lequel la complexité est apparue comme une notion centrale
dans la pensée de ces auteurs.
Il nous semble qu’Andreu Solé
a raison de peindre un tableau de la culture de la complexité, ou pensée de…,
vision du monde… Peu importe le terme choisi, le flou montre justement qu’il
s’agit de capter une ambiance dans laquelle nous baignons, difficilement
définissable ou attribuable à tel auteur en particulier. L’idée selon laquelle
notre monde serait complexe est admise ici ou là comme une vérité autonome et
en soi signifiante. Elle semble s’être imposée dans notre société comme une
propriété essentielle associée à la réalité, au point qu’elle devient un sujet
largement abordé dans nos grandes écoles pour la formation des futurs cadres.
Il n’y aurait plus de managers efficaces, d’hommes éclairés ni d’acteurs du
progrès de nos sociétés qui n’aient assisté à quelques leçons de complexité.
Si la complexité prend un sens relativement clair dans les sciences de la
matière, son extrapolation systématique à tous les secteurs de la pensée reste
problématique. Au-delà des sciences sociales, les attendus philosophiques ou
métaphysiques que renferment les propos de formateurs faisant de la
complexité un objectif isolé de formation sont lourds
de conséquences quant à la vision du monde qu’ils peuvent transmettre aux
jeunes. Le monde étant complexe, il deviendrait vain de vouloir le comprendre,
la connaissance n’aurait plus d’idéal. La société étant complexe, il
deviendrait vain de vouloir la changer, l’engagement politique ne serait que
futilité ou recherche exclusive de gloire personnelle.
Le développement économique étant complexe, il deviendrait illusoire de s’en
croire responsable. Voici quelques non-dits sous-jacents aux discours ambiants
sur la complexité. Certes, nous exagérons le trait. Mais comment un non-dit qui
devient explicite pourrait-il ne pas être exagéré, puisque sa stratégie est
justement la discrétion ?
Des situations vécues personnellement ou recueillies auprès d’étudiants
permettront d’illustrer nos propos. Elle n’ont de valeur qu’anecdotique, mais
dépeignent certaines hypocrisies se servant d’une vague référence à la
complexité comme alibi. Tel enseignant vacataire, par ailleurs consultant en
entreprise, arrive dans une séance de travaux dirigés à 8h30 au lieu de 8h.
Constatant que les étudiants commençaient à s’organiser pour occuper leur
temps, il entonne sans leur présenter d’excuses un discours sur l’auto-organisation des acteurs au sein des organisations.
Faute professionnelle, éventuellement pardonnable si toutefois elle était
reconnue comme telle. Telle conférence, organisée à grands renforts de
publicité, associant élèves, anciens élèves et industriels, consiste en un
exposé-débat sur l’histoire des types d’organisation d’entreprises des trente
dernières années (en résumé, un type différent pour chaque décennie). Un
modèle, reposant sur une analogie avec les systèmes physiques fortement
couplées à leur environnement (les étudiants suivaient une filière de
spécialisation en énergétique et en « sciences de l’environnement »), est
présenté comme étant le modèle actuel, impliquant recompositions incessantes
des organisations et donc instabilité professionnelle pour les cadres et
ingénieurs. La question de savoir quel type d’organisation est prévisible pour
les dix ans à venir n’a bien sûr pas été abordée. Les étudiants n’eurent
d’ailleurs aucune question à poser, certains sortaient déprimés. Temps perdu
pour la formation.
Ce type d’exemples se multiplient dans certaines
écoles. Des citations d’Edgar Morin ou d’autres auteurs sur la complexité y
sont très fréquemment rapportées, la plupart du temps sans exposé clair ni
critique à destination des étudiants. Il reste que les mêmes étudiants se
montrent réceptifs à des exposés construits sur la complexité. C’est une autre
expérience que nous avons faite via dans enseignements de philosophie des
sciences visant à vulgariser, en les problématisant, les résultats les plus
fondamentaux des sciences contemporaines (ces notions sont hors des programmes
de formation scientifique de la très grande majorité des écoles d’ingénieurs).
Mais ces enseignements demandent davantage de temps et ne se légitiment par
rien d’autre que leurs contenus (en réalité, l’adhésion des étudiants est bien
sûr un élément très important, mais c’est là aussi un non-dit). La complexité
est une limite de fait au réductionnisme et à la méthode analytique dont les
sciences ont pu se réclamer par le passé. Les sciences de la matière comme les
sciences formelles ont rencontré ces limites via des résultats surprenant mais
répondant à des questions de recherche construites. Les notions de non-séparabilité quantique et d’incomplétude de la théorie
des nombres (théorème de Gödel) sont d’ailleurs centrales dans l’œuvre d’Edgar
Morin. Elles ont un sens clairement épistémologique, elles nous disent quelque
chose sur la nature de notre connaissance (comme le rapporte très justement la
citation d’Edgar Morin reprise par Jean-Louis Le Moigne
dans sa contribution au débat : « Tome III de La Méthode, La Connaissance de la
Connaissance », 1986, p. 232).
Dans les sciences de la matière, l’alibi de la complexité est souvent utilisé
pour légitimer par rapport aux sciences fondamentales des sciences purement
prédictives et quantitatives, basées sur des modèles heuristiques dont les
défauts d’universalité et de pérennité posent question. Certes, la science se
montre incapable de la déduction qu’attendait d’elle le réductionnisme pour
décrire toutes les propriétés de la matière à partir d’énoncés synthétiques
(les lois générales d’Auguste Comte). Certes, l’ingénieur, le manager, l’homme
d’action, ont besoin de modèles efficaces. Mais ce n’est pas parce que la forme
de la moindre molécule carbonée n’est pas prédictible de fait à partir de
l’équation de Schrödinger que la physique quantique n’apporte pas des vues
synthétiques et signifiantes sur la matière. Ces vues sont à l’origine de
renversements culturels qu’il serait dangereux de ne pas enseigner sous
prétexte que les problèmes réels rencontrés sont complexes et demandent des développements
ad-hoc. Il est inquiétant de constater que, sous
prétexte de spécialisation et de formation à des compétences opérationnelles,
même des étudiants formés à la physique atomique ou à la chimie fondamentale,
connaissant parfaitement le formalisme et les méthodes de calcul de la physique
quantique, ignorent pratiquement tout des problèmes épistémologiques qu’elle
soulève. Il en est de même en mathématiques, où la majorité des doctorants
n’ont pas de culture de base sur le théorème de Gödel. Sans parler des
informaticiens, pourtant spécialistes des structures formelles. Pourquoi, parmi
l’ensemble des notions qui ont contribué aux crises des fondements dans les
sciences contemporaines, celle de la complexité ressort-elle aussi fortement et
de façon aussi isolée dans notre culture « post-moderne » ?
En ce qui concerne les sciences appliquées, physiques et formelles, il semble
donc que le positivisme techniciste a digéré et absorbé la notion de
complexité, au départ élément de critique du positivisme, pour en faire un
argument justifiant l’ignorance des problèmes d’interprétation que posent les
sciences plus fondamentales au profit de perspectives purement applicatives.
Les sciences fondamentales sont elles aussi victimes de la spécialisation. La
complexité des problèmes de recherche oblige des équipes pluridisciplinaires à
se constituer. Mais dans un renversement subtil, la complexité est maintenant
revendiquée par les chercheurs eux-mêmes pour s’isoler au sein de communautés
étriquées, créant autant de sous-disciplines pour
acquérir leur légitimité. La crise actuelle que connaît la recherche française
ne nous semble pas indépendante de cet état d’esprit.
Dans un livre d’entretiens (Prédire n’est pas expliquer, collection Champs
Flammarion, Paris, 1993), René Thom montre qu’à coté de la science quantitative
et prédictive, il existe une approche qualitative dont la valeur explicative
est peut être plus fine et plus décisive pour la connaissance. René Thom est
par ailleurs auteur d’une critique de la complexité en biologie, discipline
dans laquelle il dénonce le peu d’énergie consacrée par les chercheurs à la
construction de théories par rapport à celle consacrée à mener des expériences.
René Thom est par ailleurs le père de la théorie des catastrophes, qui connut
des applications importantes pour l’étude des comportements chaotiques des
systèmes dynamiques. Il s’est lui-même exprimé pour dénoncer l’utilisation
abusive, à des fins quantitatives, d’une théorie au départ inspirée
de la démarche qualitative de la topologie. De ces disciplines de la complexité
est née toute une famille de modèles : réseaux de neurones, algorithmes
génétiques,… Ces modèles sont applicables à presque tout (synthèse d’une
nouvelle molécule, analyse de données d’expériences en physique, simulation du
fonctionnement d’une usine, fonctionnalités d’un système électronique,…),
puisqu’ils imitent la nature sans jamais tenter de la comprendre. Ils possèdent
une très grande efficacité heuristique, mais une valeur compréhensive quasiment
nulle. Le comble est qu’on utilise maintenant ces modèles pour étudier la
nature (en disant : un cerveau, c’est comme un ordinateur), alors que ces
modèles sont à l’origine fabriqués par imitation (c’est notamment le cas des
réseaux de neurones vis-à-vis du cerveau). A quand l’application à la génétique
des modélisations par algorithmes génétiques ? Un système n’est-il pas ce qu’on
a choisi in fine de renoncer à comprendre ?
En ce qui concerne les sciences sociales, il nous semble que l’intérêt de la
notion de complexité reste celui d’un rempart contre le réductionnisme (dont la
sociologie possède des variantes), les rêves de toute puissance du dirigisme
centralisateur ou des visions historicistes avançant une explication globale et
unique de l’histoire de l’humanité (et qui en prédisent le devenir sur les
mêmes bases). Il est clair que le manager et l’homme politique doivent tenir
compte de la complexité entendue dans ce sens. Ceci nous amène à poser la
question de savoir si la notion de complexité ne serait pas avant tout
pertinente là où il y a le risque d’une connaissance trop directement associée
à l’exercice d’un pouvoir de domination ou de maîtrise d’un objet (sciences de
la matière, manipulation du vivant, gestion d’entreprises, exercice d’un
pouvoir quelconque, ce qui ne se confond pas avec l’exercice d’une
responsabilité). Une connaissance visant la contemplation et gardant comme
idéal d’aboutir à une vue unifiée et compréhensive d’un objet a-t-elle autant
besoin de la complexité ? C’est une question que nous soumettons au débat.
Revenons pour conclure à notre soucis de formation. A
l’ambiance de la complexité est associée la notion d’incertitude. Mais du fait
que notre connaissance bute sur la complexité, du fait que nos prévisions
restent incertaines, il ne s’en suit pas forcément que la réalité est complexe ou que l’existence du monde est incertaine.
Comment un jeune qui construit sa vision du monde pourrait-il acquérir son
autonomie intellectuelle sans partir d’un minimum de certitudes ? Comment
peut-il laisser son jugement se diluer dans l’ambiance de la complexité, et ses
choix personnels dans les sables mouvants de l’incertitude ? Le renoncement
salutaire aux grandes utopies collectives que connaît notre société n’implique
pas que l’individu doive renoncer à l’espoir d’un idéal. La vision
transdisciplinaire de la connaissance (et par prolongement naturel, celle de
l’éducation) ne se résume pas à la complexité, et encore moins à l’incertitude.
Elle contient des éléments de choix ontologiques intérieurs (pas forcément
religieux) qui sont beaucoup plus difficiles à communiquer que les apparences
complexes et changeantes d’un monde dont la compréhension nous semble une tâche
insurmontable.
Nous avons ailleurs tenté de montrer que la vision transdisciplinaire était
compatible avec un nouveau réalisme , que l’on
nommerait volontiers réalisme intérieur pour signifier que Sujet et Objet font
partie du même monde, monde dont l’existence peut devenir tout à fait simple et
certaine. Le réalisme intérieur se veut constructiviste sur le plan
épistémologique et réaliste sur le plan ontologique. Monde est entendu ici au
sens d’une totalité, englobant monde de la matière, objet des sciences du même
nom, et monde au sens d’Andreu Solé
: société humaine, civilisation, culture. Nous ne tranchons pas la question de
savoir lequel de ces deux mondes est premier par rapport à l’autre, estimant
qu’ils peuvent être relativement autonomes l’un par rapport à l’autre, au moins
à un niveau épistémologique (au vu de nos connaissances actuelles, les bases
matérialistes que la biologie et la neurologie pourraient proposer des
phénomènes sociaux, et même de la psychologie des individus, paraissent encore
très minces, mais il est possible que la situation évolue). Mais les deux
mondes ne peuvent pas être totalement disconnectés
sur le plan ontologique, cela nous ramènerait à un dualisme que la
transdisciplinarité a dépassé. Lorsque Basarab Nicolescu
parle de connaissance in-vivo, cela ne signifie pas
que la connaissance ne porte sur rien. Cela signifie que ce quelque chose, s’il
existe, est difficile à nommer, puisque nous sommes dedans. Ce quelque chose
peut être simple, la connaissance que nous en avons est complexe.
La complexité est un résultat scientifique montrant les limites du réductionnisme
dans les sciences. Cette notion intéresse la transdisciplinarité car elle
garantit leurs dynamiques internes à l’Objet transdisciplinaire avec ses
niveaux de réalité et au Sujet transdisciplinaire avec ses niveaux de
perception. L’Objet et le Sujet sont complexes et
doivent s’affirmer comme tels face aux tentatives simplificatrices du
réductionnisme. Mais la complexité du monde, ou encore son caractère incertain,
sont des notions dangereuses sur le plan pédagogique si elles sont enseignées
séparément de vues à même de garantir, en même temps que leurs dynamiques
internes, l’unité de l’Objet et du Sujet. Sans cette recherche d’unité, la
complexité du monde n’est qu’une version parmi d’autres de l’éclatement
disciplinaire et du nihilisme qui l’accompagne. Elle rend la connaissance
inutile, sans objet, sans sujet, et donc non agissante. Nous espérons avoir
montré que c’est bien dans cette optique que la complexité est souvent
enseignée, accompagnée d’une conception de la connaissance implicitement nihiliste.
Sa signification est alors tout autre que celle prônée par l’éducation
transdisciplinaire. La signification transdisciplinaire de la complexité est
l’autonomie et la dynamique internes de l’Objet et du Sujet (autonomes, mais
dans la nécessité de se rencontrer). La signification nihiliste de la
complexité est le renoncement philosophique, l’abandon du sens de l’action, le
repli égoïste et craintif du sujet face à un objet
impossible à appréhender car complexe. Ce discours sur la complexité vue comme une
notion autonome et finalité de certains enseignements enferme les jeunes dans
une interdiction de comprendre le monde et de volonté d’agir en son sein pour
le changer. La complexité est plus facile à enseigner et à vulgariser que la
transdisciplinarité, justement à cause de la fuite philosophique qu’elle
permet. Le néant est plus facile à décrire que le réel. Il ne demande pas le
même effort d’appropriation et n’engage personne.
Le détournement de la notion de complexité en alibi de la démission intellectuelle
que nous dénonçons ici se fait naturellement contre l’esprit des penseurs qui
l’ont mise en évidence sur la base d’un effort sérieux de compréhension des
résultats scientifiques que nous avons cités. Mais il faut ouvrir les yeux sur
les dégâts que ce détournement provoque. Si Edgar Morin n’ignore pas les
antinomies qu’implique la pensée complexe (la pensée reste simplifiante,
organisatrice,…), d’autres le font. Andreu Solé a raison de parler de cynisme à propos de l’ambiance
de la complexité qui imprègne notre société. L’écart qui sépare la complexité
intégrée comme une notion épistémologique dans une vision ontologique de type
réalisme intérieur et la complexité vue comme une notion autonome et en soi
signifiante est le même que celui qui sépare l’espérance du renoncement.
Lorsqu’on forme des futurs cadres, la différence est importante.
Ludovic BOT
--Message edité par sepher
le 2004-12-04 07:46:23--
Maurice COUQUIAUD
REACTIONS ET NOTES RAPIDES SUR L'ARTICLE D'ANDREU SOLE
L'article de notre ami est intéressant et conduit à un retour sur nos propres
idées fondamentales.
Ayant exercé pendant dix sept ans la fonction de rédacteur en chef de «
Phréatique », une revue de création poétique, dans un esprit transdisciplinaire
traversant les domaines de la pensée, de la science et de l'art, je devrais
pouvoir comparer facilement l'attitude des artistes et du poète à l'attitude
Navajo, toutes cernées par l'imaginaire. Cet imaginaire, sous ses différents
aspects, n'est-il pas le résultat d'une pensée relativement complexe ? Nuance
importante : dois- je dire pour cela pensée de la complexité ? Ces attitudes
appartiennent-elles à des mondes différents? Je n'en suis pas sûr.
Ma fréquentation assidue du CIRET depuis des années m'a poussé à réfléchir en terme
d'univers plutôt qu'en terme de monde, mot à lui seul restrictif, je dirai
presque réductionniste. Basarab Nicolescu m'a appris
à tout considérer plutôt en tenant compte des différents niveaux de Réalité,
dont les interactions ne peuvent être simples.
Parallèlement Bernard d'Espagnat, dont la pensée
m'est également familière, m'a conduit à adopter le
notion de « Réel voilé ». Celui-ci, me semble-t-il, relève de l'énigme,
puisqu'il englobe d'une part notre niveau macroscopique, celui ou se trouve
notre planète et les réalités qui s'y accrochent (apparences pour la plupart
provisoires dont les effets s'entremêlent), d'autre part le monde microscopique
suscitant, des théories sur les différents aspects de l'infini. Ainsi s'ouvrent
des perspectives complexes mais, selon moi, selon une pensée
transdisciplinaire, porteuse de modestie. Si le scientisme que nous rejetons
d'un commun accord, peut représenter une pensée prétentieuse, dangereuse et
"simpliste" à mon point de vue, notre "pensée complexe" ne
me paraît pas porteuse de violence. Elle ne pousse pas à sacrifier des vierges
sur l'autel de la connaissance. La seule victime expiatoire pourrait être la
certitude que je considère personnellement, sous sa pruderie combative, comme
une fille légère puisqu'elle se donne à tous. Sans la violer, nous chercherons
seulement à adoucir les moeurs qu'elle impose.
Jean-Louis Le Moigne, que je viens de lire, me paraît
fort bien exprimer ce que je peux ressentir. Mes sentiments souvent animés par
le « tiers secrètement inclus » dans les paradoxes, pourraient maintenant me
diriger vers les cordes sensibles de la complexité prêtes à vibrer dans
l'invisible pour trouver l'harmonie d'un poème très simple.
Maurice COUQUIAUD
reçu le 27 septembre 2004
Dominique Temple
La complexité du contradictoire
Sans aucun doute la pensée d' Edgard Morin doit
quelque chose sinon beaucoup à celle de Stéphane Lupasco
et il n'est pas simple de penser le complexe à partir de la logique du
contradictoire mais il est encore plus compliqué de la penser à partir de la
logique de non contradiction.
Le débat toutefois me semble mettre en évidence une difficulté majeure : le
rapport entre la conscience affective, dont l'expression la plus pure serait
celle du sentiment de liberté qui résulte de l'expérience de la conscience se
révélant à elle-même et s'affranchissant donc de tout déterminisme biologique
et physique et le fait que cette affectivité parfaite aussi
diaphane et légère que la muse de notre ami Couquiaud
se disperse comme se disperse la lumière en diverses longueurs d'onde sous
l'effet d'un prisme matériel, en affectivités plus ou moins opaques
rougeoyantes, pâlissantes noires ou violettes, bleues ou vertes
selon les passions de vie ou de mort
que nous traversons. Pourquoi l'affectivité est-elle diverse, pourquoi est elle
fléchée par la souffrance et la joie ? Mystère répondait Lupasco. Le mystère est il compliqué complexe ou simple ?
La question reçoit un petit début de réponse si l'on s'aperçoit que le
contradictoire pur se manifeste
par une conscience affective pure et dont la simplicité est parfaite. le sentiment de la liberté de la conscence
révélée est si leger qu'il vous ferait marcher sur
l'eau. Toute affectivité partage néanmoins avec lui ce caractère d'être
indivisible, d'être absolu. Or comme toute énergie cette
énergie affective est efficiente, elle meut une part de nos comportements et de
nos actions; Notre sentiment spirituel le plus pur est le moteur de nos
comportements éthiques.... D'où l'impression légitime me semble-t-il en
dépit d'imperfections de langage de l'initiateur de ce débat de se rebeller
au nom de la conscience affective dont l'efficience est tout aussi certaine que
l'efficience de toute autre dynamique du monde (la vie la mort la connaisance etc ) contre ce qui lui apparaît compliquer c'est-à-dire la
prétention de la connaissance de rendre compte du simple de la conscience
affective. Et de dire en somme, je résume ce que je comprends! ,
que ce qui s'appréhende par la conscience affective (la grâce par
exemple etc...) est si simple que le complexe ne peut
apparaître que comme une variante de la complication.
Mais est-ce l'enjeu auquel nous invite E.Morin ?
Si vous voulez rendre compte de la conscience affective, de l'absolu, du
mystère et d'autres puissances de ce genre, la liberté, etc., que l'on trouve
pas seulement nus dans les valeurs éthiques mais au coeur de toute intelligence
scientifique, et au sein même de toute activité de l'esprit humain sans être
contraint de laisser en déshérence l'autre partie de cet esprit humain (la
connaissance, l'objectivité la raison..; par exemple) il vous faudra
établir la connexion entre la conscience affective, celle de l'artiste
par exemple, et la science cognitive celle du physicien par exemple, ce à quoi
s'attache envers et contre tout Basarab Nicolescu,
qui a réagi avec prudence et sagesse à votre provocation. Lupasco lui-même a longtemps hésité pour faire le pas
concernant cette connexion et reconnaître que la conscience affective était
l'émergence du contradictoire au sein du non contradictoire, mais enfin c'est
de lui cette phrase : ³l'amour est le sentiment d'un concept pur². Je voudrais
ici ajouter non pas un point de vue critique mais théorique pour avancer sur le
chemin ouvert par la discussion..
Que faire du contradictoire ? Le lieu de la sensation entre l'intérieur et
l'extérieur comme le proposaient les philosophes de l'Antiquité. Oui, bien sûr,
le lieu de l'émergence du soi entre la vie et la mort, comme le proposent les
modernes ? Oui, bien sûr mais après ? La conscience de soi que partage l'arbre,
l'animal, et l'homme ne les distingue pas ! L 'avenir
donc
pour l'homme apparaît sur cette voie définie par Lupasco
comme l'orthogenèse contradictorielle et illustrée
par Morin par l'idée de complexité. La question devient ici : pour engendrer un contradictoire qui ne soit pas
rivé au biologique et au physique (l'entre la vie et la mort) (l'entre
l'extérieur et l'intérieur), il faut libérer le contradictoire de cette
double étreinte, le libérer de sa matrice naturelle (la vie et la mort).
Comment le libère-t-on de cette matrice ? En opposant contradictoirement deux
matrices de ce genre (elle s'annulent donc en se relativisant l'une l'autre).
C'est ce que l'on appelle le principe de réciprocité qui est donc
l'origine d'une nouvelle matrice (on devrait mettre au pluriel...). Cette
nouvelle matrice génère donc un Tiers inclus qui n'est guerre réductible au
"contradictoire" qui résulte de chaque matrice initiale, un Tiers
inclus qui est délivré cette fois de toute contingence.
Depuis les origines, cet³Autre² comme dirait Lacan qui, lui aussi, a bâti toute
son oeuvre sur la compréhension intelligente de la logique de Lupasco, hante les communautés humaines (Précisions bien :
les communautés. Précisions encore : les communautés de réciprocité) ; c'est
pourquoi toutes les communautés humaines sont le siège de la révélation (du
Dieu ethnique : YAHWEH !!), et c'est cet Autre en question qui devient notre
Sujet (la deuxième nature de nos deux natures) et c'est lui qui parle pour
tous, seul compris de tous évidemment, car sinon notre langage serait certes
nôtre mais incompréhensible de tout autre puisque tout autre aurait le sien
pour exprimer une affectivité absolue et donc incommunicable et
incompréhensible pour autrui à moins de n'être plus qu'un signal biologique ( =
ordonné à une finalité non contradictoire), ce pourquoi le cri des
animaux n'est pas un langage mais un système de signaux biologiques (attention
l'animal peut aussi être humain et les végétaux également ! Et les hommes sont
aussi un peu animal et crient et un peu végétal !!). Lorsque la parole est
l'expression de l'Autre devenu Sujet parlant il fait sens simultanément pour
tous les membres de la communauté de réciprocité. Cela est simple "pas trop
compliqué"... mais c'est déjà un peu ³complexe² au sens de Morin car le
contradictoire né de la structure sociale appelée ici réciprocité est plus
complexe que le contradictoire né de l'affrontement de la vie et de la mort
dans un système animal ou végétal. Se dessine donc dans la réciprocité
comme ³le devenir du contradictoire dans la contradictorialité
lupascienne². Par exemple, il est clair que l'Autre
entre vous et moi n'est pas réel au sens ordinaire du terme, le réel c'est vous
et c'est moi. L' Autre est irréel au niveau de l'expérience individuelle de
vous ou de moi, mais à un autre niveau (comme dirait Nicolescu)
le niveau de notre relation d'interlocution (réciprocité de langage), c'est lui
le réel, et il est alors plus réel que le réel précédent, ce pourquoi il
intervient comme chacun d'entre nous dans la définition du sujet parlant : nous
lui donnons notre corps ou une partie de notre corps comme signifiant, mais il
est entre nous comme ³le sujet² parlant, Lalangue
aurait peut-être dit Lacan....nous sommes donc trois si l'on veut numériser la
chose dans une logique de non-contradiction, et pourtant ne conformant qu'une
structure matricielle et son fruit. Et ³nécessairement² trois, bien que
chacun de nous soit Un. Voilà la complexité : il s'agit là de ce que l'on
appelle traditionnellement un mystère, c'est-à-dire ³simple² si seulement
appréhendé de façon affective et non pas par la connaissance objective ce qui
serait infiniment ³compliqué² (du moment que celle-ci reste fondée par la
logique de non-contradiction).
Avec la ³pensée complexe² dynamisée par la logique de Lupasco,
E. Morin nous invite sur les chemins non pas du mystère mais de l'explicitation
du mystère (et plus simplement de tout concept), grâce à une logique adéquate,
la logique du contradictoire de Stéphane Lupasco, et
donc à réussir la connexion entre le subjectif et l'objectif, à en finir avec
les anathèmes et à réconcilier la connaissance et le sentiment, la technique et
l'éthique, etc., ce que Basarab Nicolescu appelle
aussi la transdisciplinarité.
Dominique Temple
reçu le 28 septembre 2004
Joseph E. Brenner
(...)
contribution de Joseph Brenner à notre débat sur la complexité. Elle n'est pas
directement liée à l'article d'Andreu Solé mais elle met en lumière le sens de la complexité chez
Lupasco. C'est pourquoi il me semble important que ce
texte soit intégré au débat. B. Nicolescu
A TRANSCONSISTENT LOGIC FOR MODEL-BASED REASONING
INTRODUCTION
Reasoning is a real dynamic process, par excellence. Discussion of reasoning
thus requires recognition of the metaphysical assumptions being made about
reality and the philosophy of process, as well as the dynamics of human
thought, with which reasoning is contiguous. Model-based reasoning (MBR) is a
sub-category of reasoning, and the interpretations, logics and metaphysics that
apply to reasoning can also be analyzed as models of it.
In 1993, the French logician Jean Largeault stated that to the extent that
contemporary logic can be identified with elementary quantification, it is
difficult to support the idea that such a logic is or supports a theory of
reasoning, either in mathematics or in everyday life. From his ontological
point of view, logic has no proper non-linguistic entities as objects. Set
theory can apply to existing objects, whereas language, as non-contradiction,
is the domain of logic. Logic per se can capture the non-contradictory
syntactic notion of coherence (or consistency) by abstraction of true and
false, but recent extensions for handling inconsistency notwithstanding, not
the semantic notion of satisfiability.
This paper inquires into the relation between aspects of model-based reasoning
(MBR) and the logic or logics that may be applicable to them. My starting point
is the rough division of the published contributions to the previous Conference
on Model-Based Reasoning, held in Pavia in 2001: one volume of papers, centered
on philosophical, epistemological and cognitive questions, is sub-titled
“Science, Technology, Values”; the other major volume is sub-titled “Logical
and Computational Aspects of Model-Based Reasoning”, and its papers are
correspondingly oriented.
As in computational and dynamic approaches to cognitive science, the two target
domains involve fundamentally different models. Broadly speaking, the latter
applies algorithms of various kinds; the framework of the former is that of
dynamic systems theory and emergence. Advances in logic are generally
associated with the latter.
Lorenzo Magnani stated in his prefaces to both volumes that many ways of
performing reasoning cannot be described using notions derived from classical
logic. This point applies differently to the two target domains of MBR under
consideration. In particular, we will need to decide if logic, as generally
conceived, 1) applies to one target domain only; 2) if different aspects of one
logic applies to both; or 3) different logics exist for the two domains.
The objection can be made that there is no formal method of establishing
whether one is within one regime or the other, computational or
non-computational, in other words, whether one is reasoning about simple
phenomena – facts or opinions - or about how to survive another four years of
George Bush. One can show that there can be a dynamic relation between these
domains, in line with Peirce’s intuition that abduction is always followed by
deduction and that simple or complex creative reasoning occurs in both domains,
albeit to a different degree.
The key word in the citation is “performing”. The distinction implied necessary
to define these domains is between MBR as a process and the structure of
classes of proper objects (which may also be processes) towards which this
process tends.
Where one is concerned primarily with the computational aspects of models,
binary classical logics, suitably modified to handle the necessary
incompleteness of real-world situations are adequate. We will suggest, however,
that a different logic applies to MBR that results in the emergence of new
entities, the “iterative processes of creativity”.
A TRANSCONSISTENT LOGIC FOR MBR
The “transconsistent” logical system developed by Stéphane Lupasco (Bucharest,
1900 – Paris, 1988) and extended by Basarab Nicolescu (Ploiesti, 1942 -)
suggests an alternative framework for discussion of model-based reasoning.
Specifically, it suggests notions of the dynamics of the objects and process of
reasoning that apply to the target domains of MBR and may offer a new approach
to some outstanding issues and questions , such as the interface of models and
reality and a way of interpreting certain intuitions about different classes of
models and types of MBR.
Lupasco grounded his system in 20th Century science - the quantum mechanics of
Planck, Pauli and Heisenberg, developmental biology and cosmology. He proposed
that the dialectical characteristics of energy - extensive and intensive;
continuous and discontinuous; entropic (tendency toward identity or
homogeneity, governed by the 2nd Law of Thermodynamics) and negentropic
(tendency toward diversity or heterogeneity, following the Pauli Exclusion
Principle) - could be formalized as a structural logical principle of dynamic
opposition, an antagonistic duality inherent in the nature of energy and
accordingly in all phenomena, including information, propositions and judgments,
etc. The fundamental Lupasco postulate is that every phenomenon, element or
event e is always associated with an anti-phenomenon, anti-element or
anti-event non-e, such that the actualization of e entails the potentialization
of non-e and vice versa, alternatively, without either ever disappearing
completely. The point of equilibrium or semi-actualization and
semi-potentialization is a point of maximum antagonism or “contradiction” from
which, in the case of complex phenomena, a T-state (T for “tiers inclus”,
included third term) emerges, resolving the contradiction (or
“counter-action”), as proposed by Nicolescu, at a higher level of reality.
The logic that describes this picture of reality is a logic of an included
middle, consisting of axioms and a set of rules for determining the dynamic
state of the terms involved in a phenomenon. In Lupasco’s notation, e actual
implies non-e potential implies non-contradiction actual; similarly, e
potential implies non-e actual implies non-contradiction; and e-Tstate implies
non-e-Tstate implies contradiction. (We use the term “dynamic” in its physical
sense, as related to phenomenological change rather than to formal change,
e.g., the facility of changing rules or conclusions.) In the Lupasco formalism,
the reciprocally determined values of the degree of actualization A,
potentialization P and T-state T replace the truth values in standard truth
tables. The term “transconsistent” was first introduced by the paraconsistent
logician Graham Priest to describe “the realm beyond the consistent”. However,
we use it in a different sense from Priest, since in our logic all three axioms
of classical logic are modified, and the significance of contradiction is
retained but expanded to include the dynamic opposition of real elements,
grounded in physics. This logic contains that of the excluded middle as a
limiting case, approached asymptotically but never instantiated except in
simple situations.
Opposing aspects of phenomena that are generally considered independent can be
understood as being in the dynamic relationship suggested, namely, as one is
actualized, the other is potentialized. This critical concept does not appear
in any theory since and including Aristotle’s own view of potentiality and
actuality. Problems due to the assumption of an absolute independence or
separation between terms (e.g., local/global, part/whole, set/member of set,
knower/known, rational/irrational, etc.) can be approached from this
standpoint. It provides a realistic explication of intuitions such as “things
in nature are neither absolutely the same nor absolutely different”, every
analogy carries disanalogies with it or Piaget’s “reciprocity” between subject
and object. Ideas similar to those here were expressed by Wilmon H. Sheldon, a
follower of Whitehead, who talked about the “creative opposition of polar
opposites”. Without the grounding in physics and metaphysics indicated here,
however, such concepts remain purely speculative.
The Lupasco system is dialectical, but the idea that dialectics is passé is
justified only by the incomplete view of dialectics that has prevailed since
Hegel. The comparison between Lupasco and Hegel is thus instructive: both
started from a contradictory picture of reality; developed complex logical
systems to handle contradiction beyond formal logic; and applied their ideas to
consciousness, art, history, ethics and politics. However, Hegel was an
idealist, seeing the basis of existence in Spirit; Idea or Concept as primary
ontological terms and one dialectics ascending toward Spirit as Unity (hidden
identity) without contradiction.
In Lupasco’s realist system, there are two dialectics, ascending and descending
toward non-contradictory limits of identity and diversity and a third
dialectics converging toward contradiction. contradiction is established at the
basic physical level, with energy as the primary ontological term. It is not,
however, “dialectical realism”. The critical principle of logical dynamic
opposition is absent in current attempts to effect a synthesis between modern
physics and a neo-Hegelian or neo-Marxist dialectical materialism.
Reasoning, in our model, does not involve a more-or-less abstract, idealized
subject making judgments between alternative and separate choices, but a
process in which the choices themselves, as conceptual “subject-objects”
alternately gain and lose in actuality and potentiality as the underlying
systems gain and lose strength. If these underlying systems, however, are
themselves composed of essentially inert, static elements, involving little or
no exchange of energy (as information or otherwise), the process reduces to the
classical model of oscillations between binary limits of which the canonical
example is the Liar Paradox.
This picture can be further illustrated by analogy with views of ontology as
the decomposition of reality into categories vs. the decomposition of sentences
about reality into categories.
Thus:
- classical and neo-classical logics decompose reality into static
propositions - premisses and conclusions (and equations) using independent
rules of deduction and/or inference;
- the dynamic logic of opposition or antagonism decomposes reality into
elements of change using rules of induction and deduction or implication that
follow the same dynamics, as discussed below. Both types of logic are
models of reality, but the second is closer to natural process, behavior and
reasoning.
A further objection can be raised, which goes back to Hegel, that what I have
described is not a logic, as it fails to have the required formal structure.
Mathematical model demonstration is often portrayed as superior on the basis
that it is grounded in “formal logic”, but this begs the question. Jean-Yves
Béziau has shown that the essence of logic is not its formality, mathematical
or other, and one is best off in speaking about logic tout court. Priest has
agreed with me that a semantics for the Lupasco logic can be written, based on
the “reality values” of actualization and potentialization, rather than
standard truth values. No standard proof theory is possible for my proposed
logic, since current notions of proof simply reproduce the tautologies of
classical logic. However, the requirement for proof theory is perhaps less
essential than that for a semantics, and other forms of proof may be devised.
LOGICAL AND COMPUTATIONAL ASPECTS OF MBR: BATENS, MEHEUS AND PRIEST
Diderik Batens, Joke Meheus and their colleagues at the University of Ghent
have analyzed in depth the relationship between logic and reasoning, in regard
to both computational and scientific aspects. They focus on abductive
reasoning, viewed as a form of inductive forward reasoning from effect to
possible cause, and demonstrate the advantages of ampliative adaptive logics as
the preferred method of treating it. Adaptive refers to their ability to handle
inconsistent sets of premises and ampliative to their provision for inference
patterns that go beyond the information contained in the premises, that is,
permit the addition of new conclusions or the withdrawal of old ones. Such
logics have a proper proof theory, and are considered closer to natural
reasoning than existing systems, while retaining the advantages of classical
logic.
Following Rescher, Meheus also distinguishes between reasoning in respect of
commonsense vs. scientific knowledge and beliefs. The relative vagueness and
imprecision of the former results in the conclusions of the corresponding
reasoning process being less secure, that is, highly non-monotonic.
Paraconsistent logics were developed to permit inference from inconsistent or
contradictory information by another method, namely, by relaxing the condition
of the 2nd classical axiom or law of non-contradiction that the conjunction of
e and non-e entails triviality, that is, any proposition. Graham Priest
is one of the originators of paraconsistent logic and one of its major
proponents. The paraconsistent relation of logical consequence is supported, in
Priest’s system, by his demonstration of the existence of real contradictions,
dialetheias, in thought and in interpretations of time and quantum phenomena.
Meheus accepts that the study of scientific reasoning often requires a
paraconsistent logic, and Priest has described the kinds of contradiction that
can occur. However, Meheus has also argued that paraconsistent logics do not
provide the proper tools to study commonsense or natural reasoning. In
particular, they are deductive only and not ampliative. The treatment of
negation in monotonic paraconsistent logics is too weak to handle the underlying
information structure, which is considered incomplete, but not inconsistent.
For natural reasoning, however, this metaphysical position cannot be supported.
In the philosophy of the adaptive logics of Batens and Meheus, inconsistencies
and/or contradictions are, in the classical sense, “accidents”, and are to be
managed, circumscribed or eliminated through appropriate choices of boundary
conditions or other formal logical mechanisms. In our view, such logical
approaches are adequate to provide a structure for a “state-transition” domain
of reasoning processes, commonsense or scientific, which tend toward one or the
other static extreme of belief or judgment.
It is not correct, however, to compare ampliative adaptive logics and monotonic
paraconsistent logics. Once one admits that there is no mandatory requirement
for consistency, in the empirical sciences, for example, then, Priest claims,
the only situations about which it makes sense to reason classically are
consistent ones. Paraconsistent logicians, and transconsistent ones, may apply
classical logic in simple, consistent situations as can intuitionist logicians
when reasoning about finite mathematics. These ideas, Priest continues, can be
made formally rigorous and precise by the construction of an appropriate
non-monotonic paraconsistent logic.
Priest admits, however, that the set of logical truths in his paraconsistent
Logic of Paradox is identical to that of classical logic, and all of the more
complex varieties of paraconsistent logics add truth operators or relations
whose value as descrïptions of the real world are open to question. In our
view, neither paraconsistent logics nor adaptive logics answer the questions of
why a choice is made or what are in fact the driving forces for change. They
thus fail to provide an adequate physical/metaphysical picture of reality,
including natural reasoning and the relationships between terms in dynamic
opposition.
NON-COMPUTATIONAL ASPECTS OF MBR
The situation with regard to philosophical, epistemological and cognitive
aspects of MBR is complicated, but I was struck by the pattern of dualities to
which attention was called in the Magnani-Nersessian compendium.
Distinctions were made, for example, between natural, especially
internalized mental vs. externalized formal or constructed models; formal vs.
visual mental models; internal and external dynamics in experimental models;
models located between statements about the world and the world itself,
mediating between theory and reality; theory, together with models and
simulations on one end of a spectrum with experiment and the world on the
other; synchronic constitution and diachronic change in conceptual hierarchies
in the interplay between taxonomy and model; “intertwined categories” of
production and science, resulting in the emergence of new forms of reasoning;
distribution of the cognitive process between person and external
representation. To my mind, this pattern is not only not accidental, but
reflects something basic about reasoning as a process involving real change.
Following Nersessian and Magnani, I will use the term model-based reasoning to
indicate the process aspects of the construction and manipulation of various
kinds of mental representations, primarily not sentential, mathematical or
formal, related functionally to aspects of the environment. In my view, the
“memory system” or cognitive process that crosses the boundary between person
and environment is correctly described as being distributed between them, not
metaphorically but physically. As put by Ward, neither maps nor models have
simple binary, true or false relationships to the world.
The Lupasco logic supports Ward’s view that many of the representational
structures constituting the psychological architecture of human beings need not
be understood as having the form of truth-functional sentences. The ternary
dynamic structures proposed by Lupasco can be seen as examples of
non-discursive representations. Pragmatic, real-world values of actuality or
potentiality replace, as noted above, static concepts of truth embedded in the
assumptions of classical and neo-classical logics. These include, as noted by
Michael Dummett, the concept underlying quantification itself.
CONSISTENCY AND INCONSISTENCY
The Lupasco system (which I believe is one in the sense of Gabbay ) provides an
alternative to the handling of fundamental inconsistencies by
inconsistency-adaptive logics vis à vis their critique of paraconsistent
logics, to repeat, that they are too weak due to their invalidation of the
axiom of non-contradiction. In the Lupasco picture, A and non-A are both true
at the same time, but only in the sense that if A is actual, non-A is potential
and vice versa. Conflict is foundational, and his “systemology” (systems model)
does not require consistency in the classical sense. It applies most clearly to
systems that cannot be described by algorithms in the sense of E. O. Wilson .
The quantum physicist Diederik Aerts suggests paracompleteness as a third
possible world-view or attitude towards inconsistency that is similar to the
ideas expressed here. It implies a fundamental incompleteness of a model of
which neither of two contradictory parts are true which, however, are resolved
by introduction of a new concept that embraces both. The Lupasco system could
thus also be considered transcomplete, but this term is, perhaps, even more
unfamiliar. Nevertheless, in the sense that it reflects the Gödelian relation
between completeness and consistency, the term transcompleteness is very
appropriate for the logic of the included middle, as suggested by Nicolescu
CHAINS OF IMPLICATION
The critical formal notion linking transconsistent logic and the domains of
reasoning is that of chains of implication. The Lupasco concept is that
implication in classical logic is not an operation but a definitive and static
determination, ultimately resulting either in tautology or in its own
suppression via exclusion. Only if implication is itself considered as a
dynamics, a real action because it cannot be absolute and implies a contradictory
implication, is there a development possible from one implication to another,
in fact into a transfinite series of implications, which Lupasco terms
ortho-deduction. This gives an exact meaning to the expression that p entails
q; the antecedent p really entails the consequent q. In this approach, logical
implication signifies a real physical causality and physical causality becomes
in this approach a real logical causality.
In Lupasco’s notation, the three chains of implication of primary interest are
as follows:
1) positive or identifying ortho-deduction, which approaches, asymptotically,
absolute actualization or classical (tautological) deduction, equivalent to the
logic of causality of classical science;
2) negative or diversifying ortho-deduction. This represents a new concept, a
logic and causality of irrationality and diversity, but that can be related to
induction and the Axiom of Choice in the set theory of Zermelo.
3) contradictorial ortho-deduction, involving the amplification of the T-states
of the previous chains, tending toward maximum contradiction and emergence,
e.g., of new ideas, concepts, art, etc..
DEDUCTION, INDUCTION AND ABDUCTION IN THE LUPASCO FORMALISM
The relationship of deduction, induction and/or abduction is critical to the
understanding of the fit between logics and reasoning. The ampliative adaptive
logic of Meheus and his associates permits an integration of deduction and
induction , making more reasonable the concept that deduction and induction are
opposite processes, occurring sequentially. However, it is difficult to relate
the formal concepts involved to what happens in real reasoning. Ampliative
logics add (or subtract) conclusions stepwise, one at a time. They, like other
non-monotonic logics, recognize the existence of change, but they do not
explain its real source or mechanism.
For Lupasco, every operation is a logical process, tending either toward a
non-contradiction of identity or diversity, or toward an emergent
contradiction. Induction and deduction are thus not only opposing operations,
they correspond to opposing real processes in the mind. They are linked because
all real elements or processes instantiate or actualize identity or diversity,
the general and the particular, but never completely and only to the extent
that the opposite is potentialized, Consequently, in induction, as in classical
science, facts are contingent and what seems most real is some underlying
identity, a “law”, until, by the actualization of new facts by experiment, a
new identity, a new hypothesis is constituted by the dynamic contradiction that
links them. Deduction corresponds to the processes of applied science, in
which, after physics, for example, has operated inductively, it becomes
deductive to verify the effective actualization via machines, instruments,
etc., of the potential identities of theory. Somewhat counterintuitively, what
is potentialized is objective and made present to the conscious mind, and what
is actualized is subjective and is repressed or less evident.
A third state of affairs, corresponding to the reciprocal repression of
inductive and deductive processes, results in the establishment of the T-states
referred to earlier. Rather than a simple equilibrium, this state should be
looked at as the basis for the emergence of complex phenomena. This picture
supports the differentiation made by Magnani between scientific reasoning and
complex forms of creative reasoning. Similarly, Burger and Heidema looked at
the relations of inference, as entailment or consequence and conjecture, as
abduction or antecedence, as opposing dynamic processes. Lupasco’s exposition
founds their proposed “merger” into a single new relation and provides a
rigorous notion of the “varying strengths of the two components in the blend”.
Further, it is not limited to a propositional language that excludes cases of
physical dynamic interest.
The dualities indicated above thus receive natural explanations.
Non-elimination of subjectivity does not imply elimination of objective truth.
The computational viewpoint about human processes, as in the -non
dispo-61510;-non dispo-61472;-non dispo-61485;calculus of Finkeissen, does not
provide a philosophically solid foundation for reasoning or other forms of
human theory formation. Our approach resolves the problem of the relation of an
objective model, in the sense of Finkeissen, to reality, since in conceptual
space, model and reality overlap contradictorially.
EMERGENCE AND CREATIVITY. THE CYCLIC MODEL OF THE UNIVERSE
The transconsistent approach to emergence
can be related further to emergent creative reasoning. In our metaphysics, we
postulate 1) that all higher-level scientific principles reflect, and can be
derived from, the same basic antagonistic properties of energy, or, better, of
matter, considered as the complex substance/energy/information/space-time, that
constitute the fundamental principles of existence, including those of quantum
physics; and 2) the emergence of complex phenomena can be described by the
former and are explicable in terms of the latter, in the sense that matter at
each level ‘inherits’ not only the actualities but the potentialities of its
substratum. Phenomena at each level can be characterized by differing major
trends toward identity or diversity. Their equality results in emergence,
specifically at the microphysical level, at the transition from non-life to
life, consciousness and higher-level human mental activity, such as creative
reasoning.
To conclude, Meheus has analyzed the reasoning leading to the discovery of the
outer planets, and there seems to be much interest in other models from the
history of astronomical science. A relevant example from current cosmology is
the cyclic model of the universe of Paul Steinhardt at Princeton University. In
this model, the universe is infinite and flat, in states of alternate expansion
and contraction between only asymptotic approaches to a Big Bang or Big Crunch
singularities. The universe is now expanding, driven by an increase in the
dominant, negative dark energy (70%) at the expense of dark (20%) and ordinary
(5%) substance. It is tempting to see the model as consistent with a rejection
of absolute limits (singularities) and the alternating actualization and
potentialization of two opposing forms of energy, following the Lupasco schema
outlined here.
SUMMARY AND CONCLUSIONS
I have described a transconsistent logic of reality that is relevant to current
advances in model-based reasoning, especially where creativity, values and
non-sentential accounts of mental structure are concerned. Based on a
semi-formal view of reasoning as a process, It suggests a separation of
reasoning into domains, in one of which selection between specific alternatives
and/or stepwise addition of others (with consequent selection between these and
previous ones) predominates. In the other domain, a dynamic process of creative
interaction or opposition results in the emergence of new, more complex
entities. The logics applicable to the first, ampliative adaptive logics or
paraconsistent logics, provide an effective reductive structure for analyzing
the domain. The transconsistent logical system represents a further
bridge or intermediate explanatory structure between these logics and reality.
However, the application of transconsistent logic requires a shift from focus
on the axioms and formalism of classical and neo-classical propositional or
mathematical logic as the criteria of a valid logical system. Our approach, as
a supplement to existing methods of inquiry, could provide insights leading to
new notions of reasoning based on differences in the respective domains of
application of the two forms of logic.
Joseph
E. Brenner, Ph.D. Les Diablerets, Switzerland
November, 2004
LA PENSEE DU COMPLEXE
AUTORISE UN NOUVEAU REGARD SUR L’UNIVERS AFFECTIF.
Jean-Louis REVARDEL
Auteur
de «L’univers affectif», PUF, 2003
Biologiste et psychothérapeute formé à l’haptonomie (science de l’affectivité)
«…dans une entreprise comme la nôtre, où chaque nouveau point de
vue perturbe les autres et entraîne une modification de plus en plus étendue
des conceptions reçues, un problème capital devrait être touché : celui de
l’affectivité.»Du devenir logique et de l’affectivité
Stéphane LUPASCO
On
oublie trop souvent, dans notre réflexion sur la complexité ou sur l’œuvre de
S. LUPASCO, que sa préoccupation première a été la complexité de l’univers
affectif.
Le débat se développant au sein du CIRET à la suite de l’article «Critique de
la complexité» d’Andreu SOLE et la publication voici
un an de mon ouvrage «L’univers affectif» où est précisément envisagé
l’apport de la «pensée (du) complexe» dans une compréhension de
l’affectivité, m’incitent à écrire le texte qui suit.
Il est difficile de définir et distinguer les notions de compliqué,
complication, complexité, complexification, pensée complexe et pensée du
complexe.
Personnellement, j’utilise dans mes écrits le terme de «pensée du complexe».
C’est celui qui, à mes yeux, fait sens pour ce dont je débats. Je m’en
expliquerai.
Psychothérapeute formé à l’haptonomie – approche de la santé psychique de
l’être humain, définie comme «science de l’affectivité» – il m’apparaît que la
pensée du complexe est plus adaptée que notre bonne vieille pensée classique
pour approcher, comprendre et expliciter les phénomènes affectifs mis en œuvre
dans les accompagnements thérapiques haptonomiques. Certains aspects de cette approche phénoméno-empirique nous révèlent – peut-on dire – une part
«complexe» de la réalité de notre Univers affectif.
Initialement biologiste, j’ai eu la chance de fréquenter, dans les années 1970,
l’Ecole française de biologie théorique et d’y côtoyer René THOM. Nous pouvions
évaluer la force persuasive et la pertinence évocatrice de sa Théorie des
catastrophes, tant dans les domaines des mathématiques, de la physique, de
la biologie et des sciences humaines. C’était une époque de grande
effervescence culturelle, conceptuelle. La Théorie générale des systèmes de
L. von BERTALANFFY battait son plein. Nous
plongions dans les univers successifs des fractales de B. MANDELBROT. Les
mathématiciens recherchaient des systèmes naturels – complexes – pour essayer
leurs outils conceptuels. Les biologistes leur ouvraient les bras, accédant à
des modélisations efficientes, en particulier dans le domaine des interactions
cybernétiques enzymatiques et dans celui des morphogenèses végétales.
Les certitudes de la connaissance vacillaient, tout devenant hasard,
incertitude, probabilités, désordre, chaos, potentialités, mouvance, auto-évolution, prédictibilité.
A la lecture de l’article d’A. SOLE et de ceux qui ont suivi, je suis étonné du
débat passionné que soulèvent l’utilisation ou non de guillemets, l’utilisation
ou non d’un «de» (…de la complexité). Ou plutôt, je trouve réjouissant que nous
nous passionnions pour cela, car il en va du sens profond de notre réflexion,
découvrant aussi que dans ce débat entre nous, chacun projette, offre sa propre
manière de voir, de penser la complexité.
Il me semble que nous devons clairement distinguer entre eux, d’une part les adjectifs compliqué et complexe, et d’autre part les
processus de complication et de complexification.
A mes yeux, le qualificatif de compliqué renvoie à un jugement de valeur. Selon
les personnes, le même propos sera jugé comme plus ou moins compliqué. Une attention
pédagogique, didactique vis-à-vis d’un lecteur, d’un auditeur consiste à ne pas
«compliquer» le propos, mais au contraire à le rendre recevable, accessible.
Cette précision est relativement triviale, mais il deviendra moins rudimentaire
de vouloir expliciter la notion de complication.
Le qualificatif de complexe est tenu pour être une notion relative.
Généralement, un système est dit plus complexe qu’un autre lorsqu’il comprend
plus d’entités liées entre elles par un plus grand nombre d’interactions. Il ne
peut en être rendu compte «simplement», avec peu de propositions. Mais cela
n’est pas universel, un système de peu de propositions peut présenter des
propriétés caractéristiques des systèmes complexes. Par ailleurs, la définition
précédente pourrait, à la limite, valoir aussi pour un système dit «plus
compliqué».
La distinction entre complication et complexification, comme désignant des
processus différents, me semble plus intéressante que la distinction entre
compliqué et complexe.
A mon sens le terme de complexification devrait prendre toute sa force s’il
était strictement réservé pour exprimer le passage d’un système à un autre qui
lui serait apparenté mais répondant à des lois autres tout en sauvegardant les
lois du premier système. Dans une série, le passage de l’un à l’autre
impliquerait un changement de lois, donc un changement de niveau de Réalité
au sens de Basarab NICOLESCU.
Peut-être que l’évolution du monde – société, civilisation, culture –, chère à
A. SOLE, et qui s’opère sous l’influence de l’être humain, pourrait répondre à
une telle définition de la complexification. La mondialisation, la
massification, le maillage informationnel provoquent-ils l’émergence de lois
nouvelles (complexification), ou seulement celle de propriétés nouvelles en
notre monde (complication) ? Je ne sais pas.
Dans ce contexte, il me semble que le terme de complication devrait être
conservé pour exprimer le passage, dans une série évolutive, d’un système à un
autre avec modification des propriétés (gain de nouvelles propriétés, avec
parfois perte d’anciennes), mais sans qu’il y ait changement des lois. Ce
serait dire, par exemple, que les systèmes vivants ont évolués par un processus
de complication. Mais ce serait bousculer l’usage, car il est commun de parler,
tout au long de l’évolution phylogénétique des espèces, de complexification, ou
plus aisément d’accroissement de la complexité des êtres vivants. La notion
d’émergence, majeure en biologie, ne laisse pas entendre que les lois du vivant
changent en passant d’une étape évolutive (phylogénétique) à une autre, ou en
passant d’un niveau d’organisation à un autre (molécule, organite, cellule,
organe, système, organisme). Elle souligne seulement qu’il y a apparition de
propriétés nouvelles. Par exemple, les propriétés biochimiques et
fonctionnelles d’une protéine sont tout autres que celles d’acides aminés, qui
pourtant en sont les briques de construction.
Mais que dire du passage des nucléotides (briques de construction de l’ADN) à
l’ADN lui-même, lequel est support du référent interne du vivant (le patrimoine
génique) ? Faut-il parler d’un processus de complication ou de complexification
?
POURQUOI JE PREFERE L’EXPRESSION «PENSEE DU COMPLEXE»
A CELLE DE «PENSEE COMPLEXE».
Dans l’expression «pensée complexe», «complexe» devient le qualificatif de la
pensée. Or, selon moi, la pensée humaine, dès l’émergence de l’Homo sapiens,
possédait les mêmes capacités résolutives et conceptuelles que celles de
l’Homme actuel. Néanmoins, bien que la pensée humaine ait toujours eu les mêmes
potentialités, il est probable que les acquis culturels et de connaissance
emmagasinés constituent des points d’appui au fait que la pensée humaine est en
mesure de toujours mieux actualiser ses potentialités ; devenant de plus en
plus en mesure d’élaborer des concepts complexes, permettant de toujours mieux
appréhender la complexité de la réalité de notre univers physique, biologique
et psychique, ainsi que celle de notre Monde de vie dont nous procédons, auquel
nous participons et auquel nous donnons sens.
Enfin, l’expression «pensée du complexe» me paraît particulièrement
signifiante. C’est dire qu’il existe une réalité complexe et que notre pensée
envisage cette part singulière de la réalité de notre univers physique,
biologique et psychique. C’est cela qui, dans toute réflexion sur la
complexité, attire en premier mon attention.
Ce qui me motive est qu’alors nous envisageons une part de réalité qui, par sa
singularité, se distingue d’une autre part de réalité. En bref, ces parts de
réalité répondent à des lois distinctes.
Malheureusement, nous avons des difficultés à trouver des exemples probants,
didactiques, et c’est probablement cela qui provoque bien des confusions et des
incompréhensions dans les essais de réflexion au sujet de la complexité.
L’exemple qui me semble le plus probant – et nous semblons d’accord sur ce
point – est la distinction qui existe entre une part de réalité qui répond à
notre logique classique et la part de réalité qui répond aux lois de la logique
quantique. «LE complexe» représenterait alors une part de réalité dont les
entités répondraient à des lois singulières ; lois qu’il nous reviendrait à
catégoriser.
Mais c’est prendre le risque lié à toute catégorisation, inévitablement scotomisante et déjà prétentieuse.
Hasardons-nous néanmoins à énoncer quelques lois de cette réalité complexe :
Sensibilité aux conditions initiales
Prédictibilité
Couplage actualisation/potentialisation
Troisième terme inclus
Changement de niveau de Réalité
Réversibilité du temps ( ?)
Liste évocatrice, qui ne prétend pas accéder à la vérité du complexe, et qui
reste ouverte selon le principe de l’incomplétude de la connaissance, de GÖDEL.
La complexité m’apparaît comme un concept large, englobant l’ensemble des
préoccupations sémiologiques que je viens d’effleurer. Il est intéressant de
souligner qu’une grande diversité d’ouvrages traitent
de cette thématique depuis dix ans, et plus encore ces toutes dernières années.
La revue «Pour la science» a édité en décembre 2003 un numéro spécial intitulé
«La complexité, la Science du XXIe siècle». On peut y
constater comment, chez les différents auteurs, les concepts de la nébuleuse
«complexité» précédemment évoqués se bousculent en des usages personnalisés qui
soulignent leur flou et leur instabilité. Je donnerai pour seul exemple
l’article «L’évolution de la complexité», de G. CHAPOUTHIER, qui illustre la
complexité du monde vivant par «les étapes du monde vivant» et par «la
juxtaposition et l’intégration d’éléments». Cet article, bien qu’intéressant par
son contenu, ne nous apprend rien de nouveau sur la logique du vivant par
rapport à ce que l’on nommait, dans les années 1960, «la division du travail» ;
concept qui envisageait la répartition des tâches physiologiques et biologiques
entre entités au sein d’un même système vivant. Je ne repère pas, dans cet
article, de lois du vivant relevant de la pensée du complexe.
DE S. LUPASCO A B. NICOLESCU : ANTAGONISME DYNAMIQUE, TIERS INCLUS ET
CHANGEMENT DE NIVEAU DE REALITE.
Il est intéressant de remarquer que S. LUPASCO s’est questionné sur un
dépassement de la pensée classique dualiste et contradictoire, précisément en
élaborant une problématique à partir de la compréhension de la sphère affective
humaine.
Sa longue et profonde réflexion l’a conduit à écrire son livre-synthèse,
«L’univers psychique». Ce n’est que récemment que j’ai pris conscience que le
titre de mon propre ouvrage, «L’univers affectif», lequel m’a été proposé par
l’un des lecteurs du manuscrit, fait écho à la fois au titre de l’ouvrage de S.
LUPASCO et à la préoccupation de ce dernier : la logique de l’univers affectif.
Dès 1935, S. LUPASCO publie son premier travail, «Du devenir logique et de
l’affectivité», et y présente son concept d’antagonisme contradictoire. La
dialectique envisagée, bien que fonction de termes antithétiques, ne tend pas à
fondre les termes opposés en un troisième terme qui serait de l’ordre de la
synthèse, et qui affadirait la singularité de chacun des deux opposés.
Plutôt que d’envisager le monde comme régi par la logique classique
(identitaire de non-contradiction et du tiers exclu), il envisage le monde
comme l’expression diversifiée d’une énergétique. Le monde macrophysique
n’atteint jamais l’état homogène absolu, pas plus que le monde biologique
n’atteint l’état hétérogène absolu.
Là est la clef de la logique dialectique de S. LUPASCO.
Les termes de l’opposition ne sont plus des «états» fixes, figés comme dans la
logique classique, mais des processus dynamiques. Il ne s’agit plus, par
exemple, d’«états homogènes» ou d’«états hétérogènes», mais d’homogenèse et
d’hétérogenèse.
Les termes ne sont jamais, chacun, rigoureusement «actuels» (actualisés), mais
seulement sujets à un certain degré d’actualisation.
S. LUPASCO formule de la sorte son principe d’antagonisme : «Tout élément, tout
événement implique un élément, un événement antagoniste et tel que
l’actualisation de l’un entraîne, provoque, la potentialisation de l’autre. Ce
principe est le principe dialectique de toute énergie».
En conséquence, S. LUPASCO fait remarquer qu’un équilibre ne peut pas
s’instaurer en un lieu d’annihilation des forces en jeu, mais, au contraire, en
un lieu de plus haut conflit : celui d’une demi-actualisation
et demi-potentialisation des propriétés propres et
opposées de chacun des termes de la dialectique. De là, il envisage un
troisième lieu, lieu médian, «troisième matière», troisième forme expressive de
l’énergie, qui correspondrait à une forme de contrôle et de régulation des
termes extrêmes de la dialectique, et se concrétiserait par le monde
quantique de la microphysique et celui du neuropsychisme
de l’être humain.
Il fait de ce troisième terme tout à la fois le lieu d’une logique singulière,
et l’élément de contrôle, de maîtrise de l’antagonisme dialectique de base. Il
s’agit d’un système adaptatif qui éloigne les extrêmes, tenant en échec les
tendances divergentes.
Il envisage la «matière T» (T pour «tiers inclus») comme une matière-source, comme matière-mère,
sorte de creuset phénoménal quantique dont les [i]mondes microphysique et
[/i]neuropsychique sont les manifestations premières ;
et d’où jailliraient les deux matières divergentes, macrophysique
et biologique.
Dans son ouvrage, «L’Univers psychique, la fin de
la psychanalyse», il formule de la façon suivante ses interrogations face à
l’affectivité : «Imprévisible au moyen des causalités antagonistes,
contradictoires et dialectiques que j’ai mises en lumière, l’affectivité
ontologique les baigne cependant, y apparaît et disparaît, déterminante de par
une sorte de cybernétique signalisante translogique
d’une singulière puissance, sans laquelle les comportements des hommes, quels
qu’ils soient –– de connaissances perceptives, actionnelles, conceptuelles, que
procurent les afférences et les efférences
neuropsychiques – semblent dénués de sens, bien qu’elle, l’affectivité, n’en
n’ait, en tant que telle, en elle-même, aucun».
Cette citation montre combien S. LUPASCO, qui a cependant participé de manière
non négligeable au passage de la pensée classique à la pensée du complexe,
reste désemparé devant l’affectivité humaine. En effet, au début de son œuvre,
il la qualifie d’«alogique», puis plus tard de «translogique». Il la dit
«dénuée de sens» et échappant en fin de compte à son principe dynamique
d’antagonisme, qu’il reconnaît comme trop limité (impuissant) pour
conceptualiser cette dimension de l’être humain.
En fin de compte, S. LUPASCO a formulé une nouvelle logique : logique trialectique «A, non-A et T».
Chaque terme y est lui-même le siège d’une dialectique entre actualisation et
potentialisation, d’où la notion de tridialectique.
Mais il n’a pas réalisé le saut qualitatif nécessaire pour concevoir la vraie
nature de ce troisième terme, lequel appartient à une autre réalité que la
réalité «A et non-A». Malgré son mérite, il n’a pu
dégager son troisième terme d’une conception cybernétique qui reste dépendante
de la logique dualiste. Il n’envisage en effet le troisième terme que comme un
acteur cybernétique qui régule la dialectique de base, la maintenant dans une
région médiane.
Il manque à la pensée de S. LUPASCO un concept clef, le concept de «changement
de niveau de Réalité», introduit par B. NICOLESCU.
Seul ce concept, en précisant la différence majeure qui existe entre ce
troisième terme et les termes opposés d’une dialectique, permet le passage
définitif et sans conteste de la pensée dualiste à la pensée du complexe.
Cette notion de «changement de niveau de Réalité» me semble primordiale dans
une conceptualisation de l’Affectif.
Selon B. NICOLESCU, il faut entendre par Réalité ce qui résiste à nos
expériences, représentations, descrïptions, images.
Il faut entendre par niveau de Réalité, un ensemble de systèmes invariants
soumis à l’action d’un ensemble de lois générales : par exemple, les entités
quantiques soumises aux lois quantiques ; lois en rupture radicale avec celles
du monde macrophysique. «C’est dire que deux
niveaux de Réalité sont différents si, passant de l’un à l’autre, il y a
rupture des lois et rupture des concepts fondamentaux». Cela n’empêche
pas que deux niveaux différents de Réalité puissent exister dans un même objet.
Cependant, l’interprétation des phénomènes d’un niveau de Réalité (par exemple
microphysique, quantique) en langage d’un autre niveau (par exemple macrophysique, classique), engendre des incompréhensions
sans fin.
La notion de changement de niveau est trop souvent banalisée et dévalorisée, le
pas de géant, le fossé que représente une rupture de lois et de concepts
fondamentaux étant difficile à appréhender. Trop souvent, sont assimilés à des
changements de niveau de Réalité, des changements de structures ou de niveaux
d’organisation, qui n’impliquent pas forcément des changements de lois.
«Personne n’a réussi à trouver un formalisme mathématique qui permet le passage
rigoureux d’un monde à l’autre. Il y a même de fortes indications mathématiques
pour que le passage du monde quantique au monde macrophysique
soit à jamais impossible. Mais il n’y a en cela rien de catastrophique.
La discontinuité qui s’est manifestée dans le monde quantique se manifeste
aussi dans la structure des niveaux de Réalité. Cela n’empêche pas les deux
mondes de coexister. La preuve : notre propre existence. Nos corps ont à la
fois une structure macrophysique et une structure
quantique.
Les niveaux de Réalité sont radicalement différents des niveaux d’organisation,
tels qu’ils ont été définis dans les approches systémiques. Les niveaux
d’organisation ne présupposent pas une rupture des concepts fondamentaux :
plusieurs niveaux d’organisation appartiennent à un seul et même niveau de
Réalité. Les niveaux d’organisation correspondent à des structurations
différentes des mêmes lois fondamentales. Par exemple, l’économie marxiste et
la physique classique appartiennent à un seul et même niveau de Réalité» ( 1) .
Nous savons que le modèle de base de la mécanique quantique, nous permettant
d’illustrer cette problématique, est celui de l’antinomie qui existe au sein
d’un rayonnement électromagnétique (telle la lumière), lequel peut exprimer
soit les propriétés d’un corpuscule, soit celles d’une
onde. Or, en mécanique classique, un corpuscule, par son caractère discontinu,
et une onde, par son caractère continu, sont des contradictoires : les
propriétés de l’un ne peuvent être attribuées à l’autre.
Comment penser une matière-énergie qui soit tout à la
fois discontinue, locale, ponctuelle (corpuscule), et continue, étendue dans
l’espace (onde) ? La logique classique et l’entendement qui s’y rapporte ne
peuvent résoudre ce paradoxe. Il a fallu la rupture épistémologique créée par
la pensée quantique pour dépasser ce paradoxe. Nous savons qu’il ne s’agit
plus, dans la part quantique de la réalité du monde, de particules de matière
et d’ondes d’énergie. Il y a nécessité d’envisager une autre entité physique :
le quanton, aux propriétés originales, qui actualise soit des quanta d’énergie,
soit des ondes de probabilité de présence de la particule matérielle.
Peu à peu, les diverses références, d’une part à la logique classique et
d’autre part à la logique quantique, ont permis de bien différencier ces deux
champs de la connaissance qui rendent compte de parts distinctes de la réalité
du monde.
La comparaison qui suit tente, en neuf points, de mettre en vis-à-vis les deux
logiques.
La logique classique rend compte de la part de réalité du monde représentée par
des entités distinctes (tels les objets macrophysiques
et leurs interactions) :
1 - Principe de discontinuité de la matière : les objets sont distincts les uns
des autres.
2 - Principe de séparabilité : un objet ne peut agir sur un autre à distance
dans l’instantanéité. Il ne peut y avoir de lien de cause à effet se faisant
sentir à la fois dans la distance et dans l’instantanéité.
3 - Déterminisme de la causalité linéaire : une cause détermine un effet selon
une loi immuable.
4 – Prévisibilité : l’immuabilité du lien causal fait que le monde est
prévisible.
5 - La réalité correspond à une logique d’exclusion : A ne peut être non-A et vice versa, et il n’existe pas de troisième
possibilité.
6 - Actualisation : les objets sont réels, visibles dans l’actuel.
7 – Principe de certitude : une même cause conduit avec certitude à un même
effet.
8 - Les phénomènes sont localisables dans le temps et dans l’espace.
9 - Irréversibilité du temps : les phénomènes sont irréversibles. Ils existent
dans un lieu mais aussi dans un temps.
La logique relevant de la pensée du complexe (en particulier la logique
quantique) rend compte de la part de réalité du monde représentée par un champ
potentiel de survenue d’événements aléatoires :
1 - Principe de discontinuité de l’énergie (quantum d’énergie).
2 - Principe de non-séparabilité : deux particules,
nées d’un même événement, mais se trouvant secondairement très éloignées l’une
de l’autre dans l’univers, réagissent de manière corrélée dans l’instantanéité
(cette propriété n’est pas encore comprise).
3 - Déterminisme de la causalité probabiliste : bien qu’un effet soit déterminé
par une cause, sa survenue n’est que probable.
4 – Prédictibilité : la causalité probabiliste fait que le monde n’évolue pas
de manière connue par avance (prévisible), mais de manière possible
(prédictible).
5 - La réalité répond à une logique d’inclusion : la prise en considération
d’un niveau «supérieur» où règne la logique «A, non-A
et tiers inclus», n’implique pas qu’au niveau «inférieur», la logique «A, non-A et tiers exclu» ne soit pas respectée. La logique du
niveau «supérieur» n’anéantit pas la persistance d’une autre logique de la
réalité au niveau «inférieur».
6 - Il existe un couplage entre actualisation et potentialisation. Au côté
d’objets réels existent des objets éphémères, virtuels, qui naissent
(s’actualisent) et retournent aussitôt au champ des potentialités.
7 - Une cause peut conduire à plusieurs effets. Cet aléatoire est sous la
dépendance d’une sensibilité aux conditions initiales.
8 - Les phénomènes ne sont pas localisables (enfermés) dans un temps et un
espace définis. Ils sont supralocaux, pouvant
survenir sporadiquement en tout lieu et tout temps du champ.
9 - Il existe une réversibilité du temps, c’est-à-dire un retour aux états
potentiels antérieurs. Il existe toujours la même possibilité de survenue
d’événements (potentialité intemporelle).
POUR UNE PHENOMENOLOGIE DE L’AFFECTIVITE :
L’HAPTONOMIE.
En quoi la pensée du complexe peut-elle aider à la compréhension de la logique
de l’affectif ?
Comme je l’ai dit, au début de ce texte, je suis psychothérapeute formé à
l’haptonomie.
L’haptonomie, bien connue du grand public dans le domaine de la périnatalité
(de l’accompagnement de la relation triangulaire affective entre le père, la
mère et l’enfant), trouve application dans tous les secteurs de la santé :
périnatalité et obstétrique, psychothérapies, soins aux personnes souffrant de
maladie ou handicap.
Dans le chemin de vie, elle envisage moins la causalité des pathologies que la
prise en compte et le soutien des ressources, tant physiques, psychiques
qu’affectives de la personne. Pour cette raison, elle trouve aussi champ
d’application dans le domaine de la pédagogie, particulièrement dans
l’accompagnement «phasé» du jeune enfant, en crèche
par exemple.
S’appuyant sur l’expérience relationnelle affective, elle est à la fois une
approche phénoménologique et une approche empirique.
Elle est empirique au sens où nous envisageons l’expérience (empeiria) relationnelle (expérience expérientielle) : ce
qui est vécu de manière affective par la personne, dans ses relations de vie ou
dans le temps de rencontre thérapique. L’expérience,
dans ce contexte, est bien une expérience d’éprouvé, un vécu qui enrichit la
connaissance de soi, voire les aptitudes mêmes à se connaître.
Corrélativement, l’haptonomie est phénoménologique au sens où ce qui est pris
en compte est le moi de l’expérience affective. Dans l’expérience relationnelle
affective, ce qui était caché vient à la lumière, se montre, apparaît par et en
le phénomène. En d’autres termes, une phénoménologie est de l’ordre du
montrable plus que du démontrable, du compréhensible plus que de l’explicable.
Frans VELDMAN, fondateur de l’haptonomie a l’habitude
de définir celle-ci comme «science de l’affectivité». Il veut signifier ainsi
que les phénomènes vécus sont repèrables,
identifiables, qu’ils peuvent être nommés et qualifiés. Ils sont à la fois
répétables et reproductibles. «Répétable» signifie que la réponse prélogique et
anticipatrice d’une personne, à la répétition d’une certaine sollicitation
donnée, sera la même : par exemple, sa manière singulière d’exprimer sa
vulnérabilité dans telle situation de sur-stress.
«Reproductible» signifie qu’une faculté affective mise en évidence chez une
personne peut aussi être mise en évidence chez une autre, comme faculté
commune aux êtres humains, bien que l’expression de telle faculté soit
singulière pour chacun : par exemple, l’expressivité émotionnelle par le
souffle est regardée comme une spécificité de l’Affectif humain.
Lorsque voici près de vingt ans déjà (en 1986), je faisais connaissance avec
l’haptonomie, j’étais très interpellé, découvrant à quel point ces vécus
affectifs, engageant la corporalité bio-physiologique
dans la manifestation des émotions et sentiments, étaient loin dans leur
logique des lois de la rationalité auxquelles ma formation scientifique de
biologiste m’avait habitué. Par contre, peu à peu, je découvrais qu’il serait
plus aisé et surtout plus adapté d’y réfléchir en termes de «pensée du
complexe», pensée qui déjà faisait son chemin en moi. En définitive, je prenais
conscience que la pensée du complexe était plus à même de rendre compte des
phénomènes affectifs révélés et étudiés par l’haptonomie que ne l’est la pensée
classique dualiste et de non-contradiction qui s’est développée depuis
l’Antiquité dans nos cultures occidentales.
J’aime beaucoup l’expression «Il faut sauver les phénomènes». Ce sont les
Anciens grecs qui l’ont formulée. Quelle que soit notre connaissance de
l’humain regardant le monde et l’être, toujours nous devons envisager les
phénomènes avec une nouvelle vue. Ne pas s’enliser dans les connaissances
acquises qui restent dépendantes de notre outil conceptuel d’hier. Il faut
toujours revenir aux phénomènes, ne pas les perdre de vue, mais avec un autre
regard. En fait, l’approche haptonomique nous permet
de révéler et d’étudier des phénomènes affectifs qui bien sûr existent en
l’humain, depuis son origine, mais qui n’ont pas été étudiés de la sorte par
d’autres approches.
COMMENT «ETUDIER» LES PHENOMENES AFFECTIFS ?
Pour comprendre la singularité de l’étude des phénomènes affectifs – dans le
cadre de l’haptonomie –, il faut situer cette étude par rapport à celles qui
envisagent les autres phénomènes habitant le monde.
La rencontre affective ne se prête pas à l’approche expérimentale qui
modifierait, par l’objet (la technicité), le sujet «étudié». Le sujet affectif
n’est pas accessible à l’objectivation expérimentale. La relation affective ne
peut être étudiée objectivement sans en être troublée, altérée (affectée).
La phénoménalité haptonomique – la constatation des
vécus affectifs – révèle qu’il y a un changement de niveau lorsque la personne
passe du monde de la rationalité à celui de l’affectivité. Le champ de
l’Affectif a des propriétés singulières, sous-tendues par des lois qui ne
peuvent être réduites aux lois du champ rationnel-intellectif.
Ce que je souhaite montrer ici, c’est que la pensée du complexe permet
d’aborder la logique de l’Affectif d’une manière plus pertinente, plus adaptée
que la pensée classique.
La singularité du champ de l’Affectif a conduit F. VELDMAN à construire un
ensemble de néologismes pour exprimer des concepts non encore explicités.
Aussi, nous ne pouvons pas faire, ici, l’économie d’un minimum de vocabulaire
spécifique. Je remercie le lecteur non initié à ce vocabulaire, de bien vouloir
l’apprivoiser pour ce temps de lecture.
Dans le cadre de l’haptonomie – définie comme science de l’affectivité –, la
rupture de logique, le changement de niveau s’opèrent lors du passage d’une
manière «existentielle» rationnelle de se présenter au monde social (que nous
nommons Extentus rationalis)
à une manière «essentielle» (affective) de se présenter, au sein des relations
affectives, engageant l’intime des personnes (que nous nommons Extentus affectus).
Dans ce qui suit, je mettrai en regard cinq concepts que je tiens comme
participant à la compréhension de la part complexe de la réalité du monde et de
l’être, avec cinq caractéristiques de l’expressivité affective telle que la
révèle l’approche psychothérapique en haptonomie : le changement de niveau, la
sensibilité aux conditions initiales, la figure de catastrophe, le vide-plein et le couple actuation/potentialisation.
UN CHANGEMENT DE NIVEAU : LE PASSAGE DU RATIONNEL A L’AFFECTIF.
Nous savons tous que les bons exemples de changement de niveau de Réalité
(2) sont rares, et nombre de ceux présentés dans la jeune histoire de ce
concept sont bien pâles au regard de l’exemple princeps que représente le
passage de la dualité corpuscule/onde, en mécanique classique, à celui de
quanton (troisième terme), en mécanique quantique.
Pour cette raison, je trouve enthousiasmant que le passage du rationnel à
l’affectif puisse nous en offrir plusieurs illustrations. Ce changement est
particulièrement repérable dans le passage :
- de la notion d’actualisation à celle d’actuation,
- de la notion de corporéité à celle de corporalité animée – (
3 )
- et, de la notion de facultés haptiques rationnelles
à celle de facultés haptiques affectives.
Par actualisation (de soi), nous exprimons le fait que la personne se manifeste
dans un monde d’interaction sociale, mais dans une certaine quête de
reconnaissance qui, à l’extrême, peut être inadéquate, en rupture avec ses
convictions éthiques profondes. Une telle réalisation peut être le résultat
d’apprentissages et d’un développement des facultés rationnelles intellectives,
de la réflexion et de savoir-faire. L’actuation (de soi), quant à elle, exprime
le fait que la personne se manifeste dans un monde d’amour, sans préoccupation
de reconnaissance sociale, en harmonie avec ses convictions profondes, ses
«valeurs d’âme». L’actuation échappe à tout calcul et apprentissage, elle
émane, émerge, comme expression spontanée du degré propre de maturation
psychoaffective et inclination aimante de la personne.
Comme le passage du couple corpuscule/onde au quanton est devenu le modèle
princeps de changement de niveau de Réalité dans l’univers microphysique, je
trouverais opportun que le passage des «facultés haptiques
rationnelles» aux «facultés haptiques affectives»
devienne le modèle princeps de changement de niveau dans l’univers affectif.
Habillons-nous d’un peu de patience pour aborder ces facultés haptiques.
Haptique signifie «au-delà de». Les facultés haptiques nous permettent de percevoir «au-delà de», plus
loin que nous-mêmes. Elles nous invitent à un engagement relationnel dans le
monde de vie : monde naturel, technologique et monde des relations humaines.
Selon leurs propriétés et qualités, ces facultés peuvent être situées soit dans
le monde de la rationalité, soit dans celui de l’affectivité. Les facultés
rationnelles sont l’Assensus et le Circumsensus, les facultés affectives sont le Persensus et le Transsensus.
Le rationnel : l’Assensus est la faculté rationnelle
tactile, permettant de sentir au-delà du contact, mais à partir de lui, tant
dans l’épaisseur des objets que dans celle, anatomique, des êtres vivants. Elle
est particulièrement développée par les personnes ayant des professions
manuelles et par les médecins, ostéopathes, chirurgiens, vétérinaires. Le Circumsensus, quant à lui, est la faculté rationnelle qui
permet de percevoir dans l’espace, sans nécessité de contact tactile. Il permet
de se situer, de se mouvoir et d’assurer toutes conduites fonctionnelles dans
l’environnement. Cette faculté nous permet de nous mouvoir dans l’espace, et de
faire en sorte que les «autos tamponneuses» ne se tamponnent pas. Elle est
particulièrement développée dans les arts martiaux, dans les équilibres et
voltiges de cirque par les équilibristes et les trapézistes. Ces deux facultés
rationnelles peuvent se développer par l’apprentissage, l’entraînement.
Le couple Assensus/Circumsensus
appartient à une logique rationnelle dualiste. Le rapport entre les deux termes
est un rapport de complémentarité. Les deux facultés sont jumelées pour rendre
compte, ensemble, d’une juste perception rationnelle de notre environnement,
dans le contact et dans l’espace.
L’Affectif : le Persensus
est une faculté ontique qui permet, dans le contact des corporalités – contact
affectueux et de tendresse –, d’aller à la rencontre de l’intériorité de
l’être, tout à la fois percevant la valeur aimante de l’autre et donnant valeur
aimante à l’autre. Cette faculté échappe à l’apprentissage, elle est une
expressivité donnée à l’être humain et se manifeste de manière prélogique, non
rationnelle. Elle sourd du fond de nous-mêmes comme expressivité de nos
sentiments et émotions d’amour. Le Transsensus, quant
à lui, permet à l’humain la perception de l’autre (de l’être aimé) dans la
distance spatiale (sans nécessité de contact tactile).
F. VELDMAN souligne que, contrairement à l’Assensus
et au Circumsensus, qui eux sont jumelés et
complémentaires dans le monde de la perception rationnelle, le Persensus et le Transsensus du
monde de l’affectivité sont indissociables. Ce qui me fascine est qu’il soit
parvenu à une telle compréhension à partir de sa seule expérience empirique –
expériences de vie, et vécu relationnel haptopsychothérapique
–, cela de manière intuitive, en dehors d’une connaissance de la pensée du
complexe et donc du concept de changement de niveau de Réalité.
C’est précisément cette compréhension, résultante directe d’un vécu perçu – de
senti et sentiment – qui valorise ce changement de niveau entre le rationnel et
l’affectif. C’est redire que, contrairement aux deux facultés rationnelles, les
deux facultés affectives ne peuvent se développer par l’apprentissage. Elles
sont, au contraire, émergence même – révélation – de la maturation de
l’engagement affectif. Elles sont expressivité de la qualité de l’Affectif de
cette personne-là. Je veux dire non pas qu’elles expriment la qualité
intrinsèque de l’affectif de cette personne-là, mais qu’elles expriment la
capacité d’actualisation (ou non) des valeurs siégeant en l’intime de la
personne (mais cela, toutefois, dans la dépendance des limitations qui freinent
la personne).
F. VELDMAN a fini par exprimer la fusion de ces deux facultés haptiques affectives, par la notion globale de Consensus haptonomicus. En passant du rationnel à l’affectif, la
distinction entre proximité (incluse dans le Persensus)
et distance (incluse dans le Transsensus) n’a plus de
sens. On s’ouvre à une supralocalité de perception
affective. C’est dire que l’être aimé, qu’il soit à notre contact ou loin, est
vécu dans la même sensibilité, comme si l’un et l’autre étaient dans un même
espace affectif. Comme si le vécu affectif de cosensualité
et de cosentiment, n’avait plus rien à faire de la
distance physique. La réalité de distance physique est abolie. Est vécue une
spatialité émotionnelle de senti et sentiment, qui transcende l’espace et le
temps. Le Consensus haptonomicus devient la faculté
humaine mettant l’être en mesure d’élargir l’amour personnalisé de soi et des
autres en un panorama de vécu affectif commun, en un monde de cosenti et de cosentiment, dans
un espace sans frontières qui libère l’être humain des limitations dues aux
conventions sociales.
J’ajouterai que le temps est ouvert, là (dans cet ici-et-maintenant),
le vécu affectif se développe dans un sentiment d’intemporalité, parce que ce
qui peut se vivre entre deux êtres chers peut les nourrir pendant un temps de
vie, voire toute leur vie. Il y a des événements de relation émotionnelle entre
des êtres qui vont toujours rester là, dans le souvenir vivant, tout le temps
de vie. L’événement émouvant est engrammé en un
souvenir vivant. J’aimerais dire plus : au-delà d’un souvenir vivant, il est un
perçu-toujours-vivant. C’est un perçu qui reste là et
c’est cela qui est essentiel, qu’il faut prendre en compte comme singularité
des vécus affectifs. Je crois que cela dépasse la notion de souvenir, qui pour
moi n’a pas assez d’ampleur : nous le vivons encore, nous le sentons encore
dans notre sensualité. Cela montre que c’est la corporalité animée qui se
trouve impliquée. Notre sensualité, elle aussi, est délocalisée dans l’espace
et le temps.
Donc, les deux facultés sont indissociables dans un engagement affectif de
l’être qui transcende les sentiments de proximité et de distance. Alors je dis
cela -non dispo-61485; et je trouve que c’est très beau : tout se passe comme
si, dans la distance, l’autre était déjà un proche, mais un proche-à-venir.
Cela appartient à l’émotionnel affectif, ce qui nous émeut.
Quand on voit l’autre, là-bas, on le vit déjà comme s’il était là, on le sent.
C’est ce sentiment très émouvant, tendre et joyeux, qui lie deux êtres aimants
allant à la rencontre l’un de l’autre. Pensons à ces vécus existentiels de
femmes qui voient leur compagnon revenir de la guerre. Pensons aux
retrouvailles avec un être cher échappé d’une catastrophe, d’un fait de
terrorisme, des êtres s’aimant qui se trouvent, qui se revoient, s’approchant
l’un vers l’autre après un vécu existentiel où la vie était en danger. C’est
cela dont il s’agit. C’est un vécu de transcendance où l’espace et le temps
deviennent supralocaux. Et je suis sûr que cet
événement restera vivant toute la vie. Chaque personne va vivre cela en sa
corporalité animée, l’un l’autre se lient en une corporalité-de-rencontre.
On ne peut plus dissocier les deux êtres dans l’espace-temps. C’est un
sentiment intime et affectif de n’être qu’un, dans une même corporalité
perceptive de l’engagement affectif de chacun.
LA SENSIBILITE AUX CONDITIONS INITIALES : LE CONCEPT DE STILL-POINT
HAPTONOMIQUE.
Il est particulièrement délicat de rendre compte de la notion de still-point haptonomique, car le
concept relève d’un sentiment thymesthésique :
sentiment de rapport affectif de soi au monde. En effet, notre engagement
affectif au monde entrelace de manière indissociable la perception
proprioceptive de notre être affectif, et la perception du monde affectif qui
nous baigne.
Les still-point représentent des espaces-temps qui peuvent
s’individualiser à tout instant sur le paysage de vie, laissant libre cours à
la survenue d’événements. Ils peuvent s’instaurer à notre insu, à tout moment,
au sein d’actions rationnelles (niveau rationnel), ou au sein d’actes
relationnels affectifs (niveau affectif), sans que nous en ayons
particulièrement conscience. Ce sont des espaces-temps de vacance, instaurant
une haute sensibilité aux stimulations et sollicitations. En eux, le moindre
écart par rapport à l’état de «repos dynamique» crée un événement. Cela est
vrai, tant pour les sollicitations au mouvement, au réajustement gestuel dans
le domaine concret que pour les invitations et sollicitations émotionnelles
dans le domaine de la relation affective.
Nous qualifions le still-point de «still-point haptonomique»,
précisément lorsqu’il se situe dans le champ de l’Affectif. Il peut être
représenté comme une localité d’espace-temps dans notre champ perceptif du
monde.
C’est dire qu’il correspond aussi à un sentiment vécu dans notre corporalité
animée, sentiment d’un temps suspendu, d’une mise en disponibilité, ouverture
vécue de manière proprioceptive à la relation affective à l’autre.
C’est dans cet espace-temps-là que dans la danse, l’un des partenaires peut
aller à la rencontre de l’autre, prenant l’initiative, l’invitant selon une
haute sensibilité perceptive, le guidant. Mais dès que débute l’arabesque
s’instaure une réciprocité, faisant que l’un ou l’autre peut prendre
l’initiative, se mouvoir et s’émouvoir en toute liberté.
Le still-point représente un état d’extériorisation
minimale où siège une disponibilité intérieure maximale autorisant une
sensibilité optimale (et juste), tant physiologique qu’affective. Les antennes
perceptives, au service de la sensorialité, de la sensitivité, de la sensibilité
et de la sensualité affective, sont dans leur plus juste disponibilité (prêtes
à informer l’humain), au service d’une réactivité adaptée face aux
stimulations, sollicitations, offres qui lui viennent du monde et des êtres qui
l’entourent.
Le still-point haptonomique,
en tant que lieu d’où sourd le devenir, est un lieu de liberté où peuvent
s’exprimer l’intuition, la spontanéité, l’activité créatrice. Il est le lieu où
naît la danse de vie, où jaillissent les inattendus. Bien que localisable comme
espace-temps événementiel, le still-point appartient
à une supralocalité, car pouvant à tout instant être
appelé à sa propre actualisation.
UNE FIGURE DE CATASTROPHE : LA LEVEE D’ENGRAMME
NEGATIF.
La phénoménalité haptonomique reconnaît différents
degrés d’engrangement des expériences humaines dans les mémoires affectives,
selon l’intensité de la charge émotionnelle : les sensations, les impressions,
les empreintes et les engrammes.
Les engrammes ont une qualité existentielle extrême, ils sont gravés dans la
mémoire à long terme et infléchissent le cheminement de l’individuation
psychoaffective. Les engrammes ont une valeur émotionnelle soit positive, soit
négative. Un engramme positif est valorisant, confirmant pour la personne ; un
engramme négatif est, au contraire, infirmant de la valeur de l’être, il
l’enferme dans des limitations qui entravent son expression joyeuse dans la
vie.
Au cours des haptopsychothérapies, peuvent survenir
des «levées d’engramme négatif» qui ont un effet libératoire pour la personne.
Ces événements, qui restent rares, sont typiquement des événements
catastrophiques, au sens de la Théorie des catastrophes élaborée par R. THOM.
Spontanément, après une levée d’engramme négatif, les patients parlent de
bouleversement, de renversement, de chambardement, de chavirement. Cela m’a
donné l’envie de parler de «bouleversement du bouleversement». (Katastrophê = bouleversement, fin, renversement de la vie,
dénouement).
La levée d’engramme négatif bouleverse ce qui était bouleversé, remet le navire
chaviré sur sa quille. Il s’agit d’un événement violent, qui entraîne un
basculement dans un autre champ de vécu, vers une manière plus libre d’être au
monde.
La levée d’engramme représente un événement insécable. Il se produit, dans ce
temps fulgurant, une montée d’angoisse et, à l’extremum du temps (à l’acmé du
danger), une fonte de l’angoisse (un évanouissement du danger) accompagnée
d’une jubilation.
Le temps de la levée d’engramme émerge de manière explosive, sur fond du temps
psychoaffectif de la personne. Ce temps submerge la perception du temps à
laquelle elle est habituée, l’extrayant soit d’un temps continu, lié à la
monotonie de sa vie pauvre en événements, soit d’un temps cyclique, lié à une
répétitivité comportementale sans issue.
La personne est prise dans une accélération fulgurante (à l’échelle de quelques
dizaines de secondes) de son processus d’individuation. Un barrage cède,
laissant se déverser une impressionnante retenue d’énergie psychique,
jusqu’alors prisonnière d’une limitation majeure existentielle. De ce vécu
fulgurant, douloureux, mais aussi libérateur, elle émerge comme sortant d’un
tourbillon temporel, abasourdie par une telle vitesse. Généralement après
quelques jours, a posteriori, une fois apaisée, elle envisage consciemment ce
moment comme un moment nettement individualisé, singularisé, sur la toile de
fond que constitue l’ensemble de son historicité.
Elle en garde un souvenir éminemment présent, parlant à son sujet d’«avant» et
d’«après».
Elle dit : «Avant je me demandais comment ceci serait possible» (ce qu’elle
souhaitait de renouveau dans sa vie), et «maintenant je me demande pourquoi
ceci n’était pas possible ; ce qui s’est passé semble à la fois si simple et si
inattendu».
UNE FIGURE DE VIDE-PLEIN : L’ESPACE
DE LIBERTE AFFECTIF.
L’espace de liberté affectif dont je souhaite rendre compte, se fait jour dans
le cours de la thérapie comme une étape de libération, de désencombrement, de
dédifférenciation d’une structure psychoaffective sclérosée, enkystée sur
elle-même. Cet espace ne doit pas être confondu avec le vide-vide
tel qu’il peut être rencontré chez les êtres humains restés toute leur vie dans
une indifférenciation, dans un blocage à un stade très précoce de leur
maturation psychoaffective. Il ne doit pas être confondu non plus avec le vide-vide de la dépression.
Lorsqu’au cours d’accompagnement thérapique, une
personne émerge dans un tel espace «désencombré», elle a
le sentiment de parvenir dans un espace blanc, un désert, un monde vide. La
personne dit : «C’est vide, je ne sais pas ce qui m’arrive». Certaines vivent
très bien cet état en disant qu’elles en sont heureuses, libérées de toutes les
tracasseries, d’autres, au contraire, sont inquiètes. C’est comme si elles
faisaient naufrage, mais ce naufrage les sauve de la tempête. Seulement elles
ignorent tout de ce rivage, de ce monde ou elles sont projetées, un monde dont
elles ne comprennent pas encore le sens.
Parfois cet espace de liberté est vécu comme un état nymphal où le monde passé
perd son sens, avant que les valeurs propres de l’être n’émergent de ce
charivari antérieur qui masquait l’essentiel. En bref, cet espace de liberté
dont je tente de dégager un profil signifiant, est un espace plein des
potentialités de l’être. Ce qui est passionnant, est de constater que cet
espace de liberté affectif, révélé par l’attitude thérapique
phénoménologique, renvoie au concept de vacuité des philosophies orientales et
à celui de vide-plein quantique.
Je tiens les philosophies orientales – hors leurs préoccupation et orientation
mystiques – comme représentant une vision intuitive de la complexité du monde.
En effet, la pensée orientale semble bien être la preuve d’une perception
intuitive de «l’ordre du complexe» – ordre quantique –, enfoui au plus profond
de l’être et du monde. Cela laisse entendre que nous possédons des capacités
perceptives – hors réflexion et raisonnement déductif – nous permettant d’être
en relation phénoménologique avec cette part non encore explorée de la réalité
du Monde et de l’Etre approchable par la pensée du complexe.
Il est intéressant de souligner que le vide lié au Tao, se différencie en deux
vides : le vide Suprême, lié aux origines et qui existait avant la naissante «dualisante» de l’univers, et le vide médian qui, bien que
procédant du vide originel, subsiste encore dans l’actuel et dans toute chose.
Ce vide, par le double fait qu’il siège en toute chose et qu’il reste lié au
vide originel, est tenu comme assurant la cohérence synchronique et
diachronique de l’ensemble du monde.
De la même manière, le vide-plein quantique, celui de
la réalité microphysique de notre univers, est un lieu de vacance, un espace
désencombré de matière réelle, mais pourtant plein des potentialités de
survenue des particules quantiques «virtuelles» – mieux, «éphémères» –, qui
peuvent toujours naître en tout lieu et en tout temps. Le vide-plein
quantique est un champ de potentialités libre pour la survenue des
actualisations.
Il est fascinant de constater que la représentation intuitive des philosophies
orientales est en accord avec ce vide-plein
quantique, qui assure la cohérence tant dans l’actuel du monde microphysique
que dans son historicité – liant l’actuel aux origines.
Il est encore fascinant de constater l’analogie qui existe entre ce vide-plein quantique et l’espace de liberté affectif que
j’évoque ici.
L’accession, au cours de l’accompagnement thérapique,
à cet espace, place la personne dans une disponibilité qui est aussi éloignée
du pôle de la maîtrise et du sur-stress que du pôle
de la passivité et de l’abandon. Il s’agit d’une double mise à l’écart d’une hyper-activité et d’une passivité. La vigilance tranquille
qui habite alors la personne est un éveil au goût de la vie. Elle devient un
«goûteur de vie». La personne est plus sensible – entendre «sensible de manière
optimale» – à tout événement relationnel faisant sens pour elle, c’est-à-dire
ayant valeur confirmante de son être. La personne
entre, peut-on dire, dans un nouvel espace de vie, un espace de vacance, de
vacuité, rendu libre à ce qu’y puissent advenir ses propres capacités, facultés
et dons.
UNE ILLUSTRATION DU COUPLE ACTUALISATION-POTENTIALISATION
: L’INTEMPORALITE DE L’ETRE.
Dès le début du XXe siècle, dans son ouvrage «Du
devenir logique et de l’affectivité», S. LUPASCO présente son concept
d’antagonisme contradictoire, lui permettant de souligner l’importance du
couple actualisation-potentialisation. Il formule
aussi son principe : «Tout élément, tout événement implique un élément, un
événement antagoniste et tel que l’actualisation de l’un entraîne, provoque, la
potentialisation de l’autre». Ainsi, l’actualisation correspond à la
réalisation, à la manifestation – en actions, propriétés et phénomènes – des
potentialités d’une entité. La potentialisation, au contraire, représente la
mise en attente, en réserve, en mémoire, des potentialités de réalisation.
L’espace de liberté, évoqué précédemment, relie l’être au champ de ses
potentialités, hors et au-delà des contraintes et limitations entravantes qui trop souvent font peser une chape annihilante
sur son univers affectif. C’est la permanence des potentialités comprises comme
valeurs profondes éthiques et esthétiques, qui plante le décor, la toile de
fond, la virtualité d’un chemin de vie d’où vont émerger, dans le temporel,
l’ensemble des actes liés entre eux par cette cohérence de fond qui, elle, est
intemporelle.
Par être intemporel, je veux qualifier l’ensemble des potentialités de l’être
qui lui sont données en germe à l’instant de sa conception. Ces potentialités
«sont» en elles-mêmes, de fait elles échappent au temps, elles «sont» de
manière ontologique dans un présent constant durant tout le chemin de vie. Ce
que nous nommons «actuation» est en fait l’actualisation de soi, la mise en
acte de soi. Elle réalise la révélation temporelle de notre propre
intemporalité.
Indépendamment de son historicité d’individuation psychoaffective, l’être
possède en primauté, déjà dans son germe – en potentialités – l’ensemble des
donnés qui fondent ses dons et facultés. (Ce qui ne veut nullement dire que sa
maturation psychoaffective ne soit pas dépendante de
ses relations au Monde, particulièrement de ses relations affectives
interpersonnelles).
C’est en ce sens que l’être est intemporel, car l’être matriciel (premier) est
toujours là, présent tout au long de la vie de l’individu. Aussi, les
potentialités éthiques et esthétiques de la personne n’ont pas d’âge. C’est
cette intemporalité de l’être qui assure la cohérence de notre chemin de vie,
nous liant à notre origine.
EN BREF.
J’ai voulu souligner, dans ce texte, que la pensée du complexe était plus à
même que la pensée classique de rendre compte de certains aspects de notre
univers affectif.
Ainsi, une part de l’Affectif échappe à une conceptualisation par la pensée
classique dualiste et causaliste, et s’avère plus compréhensible par les
apports conceptuels de la pensée du complexe, et en particulier :
- Totipotence matricielle des origines : être matriciel originel.
- Champ de potentialités toujours présent, et assurant le lien à l’origine, la
cohérence dans l’historicité et dans l’ici-et-maintenant
: intemporalité de l’être, permanence de la valeur d’âme et de
l’intentionnalité vitale.
- Espace de vide-plein : espace de liberté plein des
potentialités de l’être, où peuvent advenir les actuations.
- Couple potentialisation/actualisation : actuation à partir des potentialités
de l’être (dons, facultés, aptitudes).
- Sensibilité aux conditions initiales : haute sensibilité happerceptive
du still-point haptonomique.
- Changement de niveau et logique du tiers inclus (la dualité d’un niveau est
effacée au niveau supérieur par l’existence d’un troisième terme inclus dans
l’ordre du monde) : par exemple, le couple rationnel Assensus/Circumsensus est dépassé par le troisième terme affectif
(Consensus haptonomicus = Persensus-Transsensus
indissociables).
- Logique non exclusive (la logique d’un niveau n’exclut pas celle du niveau
adjacent) : l’espace des potentialités affectives (qui répond à la logique du
complexe et du troisième terme) n’exclut pas l’existence, chez l’être humain,
d’un autre domaine qui, lui, répond à la logique dualiste.
- Réversibilité des événements : l’être humain peut se libérer des causes de
son historicité.
Je suis captivé par l’idée que l’évolution psychoaffective individuelle de
l’être humain pourrait répondre à la même logique évolutive que celle de
l’univers physique, laquelle s’est faite depuis une totipotence des origines
jusqu’à l’émergence d’un monde d’objets distingués les uns des autres. Ainsi,
une part de l’univers (part primordiale et part actuelle résiduelle de l’époque
primordiale) est compréhensible grâce à la logique quantique, tandis qu’une
autre part l’est grâce à la logique classique dualiste.
De la même manière, l’individuation psychoaffective irait de la totipotence du germe
humain à des actualisations (de soi) : actes et actions révélant ses facultés
et dons, et engageant les convictions éthiques profondes de l’être. Mais ce
n’est pas dire que le champ des potentialités de l’être est épuisé par ces
actualisations. En fait, la cohérence de l’univers, comme celle de l’être
humain (dans sa dimension psychoaffective) semble bien liée au non-épuisement du champ des potentialités. La cohérence de
chaque «ici-et-maintenant», comme celle de la
succession de ces «ici-et-maintenant», découle de
l’intemporalité des potentialités de l’être.
En résumé, je pense que l’Univers affectif, qui s’est différencié
progressivement tout au long de la lente évolution de l’Univers physique et du
Monde de l’humain – au travers des phases physique, biologique, psychique et
affective –, répond à une logique du complexe proche de celle décrite par la
pensée quantique et par les théories du chaos. Personnellement, je pense que
l’Affectif est la création la plus accomplie qu’ait réalisé la vie : il est le
creuset phénoménal de nos agissements, en lui s’origine chacun de nos actes et
actions qui ne sauraient échapper, jamais, à une certaine dimension
existentielle.
Les qualités de cet Univers affectif ne sont pas sans rappeler celles de notre
Univers physique, celui qui nous a donné naissance, lieu de mouvance,
d’inattendus, de sensibilité aux conditions initiales, d’actualisation
d’événements éphémères - et pourtant qui dans l’intemporel exprime toujours,
depuis l’originel, la même cohérence globale.
Il ne faudrait cependant pas croire que je vise à expliquer l’être humain par
le modèle quantique. Au-delà de cela, je pense que l’Univers affectif répond à
une logique propre – qui dépasse celle exprimée par la pensée du complexe –, et
que j’aurais tendance à nommer «logique complexe et subtile». «Subtile» veut
signifier que l’être humain dispose de possibilités justement adaptées, dans la
subtilité et la délicatesse, pour se mouvoir selon mille nuances esthétiques
dans le monde des émotions et des sentiments.
Néanmoins, il est probable qu’il faudra encore beaucoup de temps – et peut-être
attendre l’avènement d’une autre période culturelle, porteuse de nouvelles
connaissances anatomo-fonctionnelles et de nouveaux
concepts – pour que nous puissions avancer encore dans la compréhension de la
logique de nos facultés affectives. En d’autres termes, toute approche
conceptuelle nouvelle ne peut suffire pour accéder à la connaissance totale. Au
fur et à mesure que nous gagnons en connaissance, il semble que l’étendue à
connaître soit (comme l’Univers physique qui nous entoure) soumise à expansion.
NOTES
1- Extrait du texte de B. Nicolescu, Le tiers inclus.
De la physique quantique à l’ontologie.
2 -Réalité et Réel :
Dans le cadre de l’haptonomie, les concepts de réalité et Réel ont des sens
spécifiques. La réalité (les réalités) représentent ce que la personne vit de
manière existentielle, en dépendance avec les exigences matérielles et
relationnelles liées au monde-de-vie. Le Réel
représente plus fondamentalement ce en quoi un vécu a un sens – en particulier
affectif – pour l’être profond. Le changement de niveau correspond à la
distinction explicite entre ce qui, pour une personne, relève d’une réalité
(liée aux contingences concrètes) et ce qui relève du Réel (en lien avec
l’expressivité spontanée et signifiante de son essence).
3 - Corporéité et corporalité animée :
La corporéité regroupe l’ensemble des fonctions biologiques vitales dont la
mise en œuvre est sous-tendue par l’anatomie et la physiologie. La corporalité,
quant à elle, désigne la manière propre d’une personne de se présenter
corporellement au monde relationnel.
De façon plus essentielle, la corporalité animée désigne l’engagement corporel
expressif des sentiments et émotions ; la manière dont nous sommes mus par les
expériences affectives.
BIBLIOGRAPHIE :
LUPASCO S., Du devenir logique et de l’affectivité, t. 1 : Le dualisme
antagoniste, t. 2 : Essai d’une nouvelle théorie de la connaissance, Librairie
philosophique J. Vrin, 1973.
LUPASCO S., L’univers psychique, la fin de la psychanalyse, Denoël/Gonthier, 1979.
NICOLESCU B., La transdisciplinarité, manifeste, Le Rocher, 1996.
REVARDEL J-L., Constance et fantaisie du vivant,
Albin Michel, 1993.
REVARDEL J-L., L’univers affectif. Haptonomie et pensée
moderne, PUF, 2003.
VELDMAN F., L’haptonomie. Redécouvrir l’humain, PUF, 8e éd., 2001.
WUNENBURGER J.J., La raison contradictoire, sciences
et philosophie modernes : la pensée du complexe, Albin Michel, 1990.