Michel Filippi, philosophe expérimentaliste.

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Quand je me réveillerai aux franges du Réel, je parlerai encore la langue de mon départ. Les pilotes je ne sais. Automatiques, ils répèteront à l’infini le même idiome, jusqu’à ce que les traces ancrées s’effacent, le rythme s’accélère ou devienne chuintant. Humains, ils auront répété encore et encore leurs consignes et leurs observations consignées encore et encore dans leurs livres de bord. Eux ne parleront plus cet idiome mais celui des navigateurs au long cours. Nous comprendrions-nous, à nouveau ? Si la machine pilote est intelligente, saura-t-elle retrouver dans sa mémoire ma langue ou aura-t-elle appris un argot, celui des machines de l’OuterSpace qui se dédoublent encore et encore pour faire colloque pendant le temps infini de l’espace.

Là, je n’aurais plus à nommer l’abricotier ni le sifflement des hirondelles. Le printemps, que sera-t-il et sera-t-il confirmé par le cri familier des astéroïdes ? Il en faut de la volonté pour utiliser des mots qui ne regardent plus rien à moins de les attribuer à d’autres figures, réelles celles-là, de réelles réelles figures que je reconnais ici et là, fabricant ma flore, identifiant la faune. Je sais que je n’inventerai pas de nouveaux mots pour décrire l’inconnu, car que serait une philosophie doublement invisible. Je pourrais, il est vrai, m’inspirer de Lewis et de H.P. « Tout smouales étaient les Borogoves », je dirais ? Ou tout simplement, « Mimsy », « flivoreux » ? Et parler des couleurs avoisinantes. Mais lesquelles ? Qu’aurais-je de plus à dire que le gris des gris ?

Les eskimos nomment différemment la neige, selon son usage, sa consistance. Je ne sais mais cela est bien dans notre nature de décrire l’indifférencié par sa fonction ou son effet. Voilà une belle piste. Je décrirais tous les gris, noirs et lumineux perçus par leurs fonctions, l’usage que j’en faits, l’effet qu’ils me font. Le gris du printemps sera l’abricot, subtilement différent de ce gris d’automne un peu dverse. Il y aura des draches de météorites qui étaleront leurs blasques, leurs drasques, leurs slakss, sur le sol de ma TeR.

Serais-je alors celui qui pense ? Bien sûr, je mentirai, par nécessité, n’ayant aucun mot justifié qui correspond à ce qui est là. Mais cette justification, moi qui serai sans histoire, ne vient-elle pas de cette seule raison, je suis le premier Homme là. ? Je serai incapable de mentir et je décrirai au plus juste ce qui est là, ce que je fais, ce que je reçois. Aurais-je encore envie de décrire accaparé par les travaux quotidiens ? 28 mai : J’ai écrit au petit matin. Bruits matinaux, un peu les mêmes, un peu variés. 27 mai : J’ai écrit dans l’après-midi. Les machines résistaient. On les sent lasses à afficher les mêmes images. 29 mai : j’écrirai peut-être le matin à moins que l’après-midi ne soit propice. … J’écris, 423e jour ou plutôt je viens de me réveiller et je dis tiens, un nouveau jour. Comme un naufragé.

Je dois apprendre à reconnaître l’espace lointain ou plutôt là où paraît la régularité. Je dois lier ce qui est là-bas à ce que je fais là. Je vais m’inventer un ordre et l’étendre jusqu’au plus proche de moi. Puis je le renverrai là-bas dans toutes les directions. C’est ça la vie, c’est ça ma lutte contre le Réel.

Les satellites envoyés de la Terre par les gens de science ont ceci de fâcheux qu’ils nous parlent à l’infini de cette Terre alors que nous voulons entendre leurs récits de voyage. Nous voulons qu’ils soient notre Ulysse. Cela devient aussi idiot que l’amoureux et ses sentiments. Alors que c’est de l’être aimé que nous aimons entendre la voix.